Tout ce qu’elle aimait

La psychanalyse et les neurosciences sont les sujets de prédilection de l’écrivaine américaine Siri Hustvedt.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse La psychanalyse et les neurosciences sont les sujets de prédilection de l’écrivaine américaine Siri Hustvedt.

«Plus je vieillis, plus j’ai le sentiment que tous les grands livres sont nés d’une forme d’urgence », écrit Siri Hustvedt. Et c’est portée par ce sentiment qu’elle a également rédigé les essais composant Une femme regarde les hommes regarder les femmes. Pas de temps à perdre avec des trucs banals. « À ce point dans ma vie, j’hésite à consacrer du temps à quelque chose qui ne m’apparaît pas impératif », lance-t-elle tout de go.

Dans ce dernier recueil de textes, l’écrivaine et essayiste américaine a ainsi mis : un souvenir de sa mère, qui avait 17 ans quand les troupes allemandes ont envahi la Norvège, le 9 avril 1940 ; ses impressions du film en 3D Pina, de Wim Wenders ; une mention du fait qu’elle a « lu quelque part qu’il se faisait désormais une porno avec des sentiments » ; et son verdict : « Je ne crois pas que ça m’intéresserait ».

À l’évocation de ce passage, Siri Hustvedt éclate de rire. « Écoutez ! Je voulais expliquer honnêtement pourquoi je ne suis pas une grande consommatrice de pornographie. Je ne veux pas trop m’y intéresser. Il me semble facile de se faire aspirer, et de gaspiller tout son temps à en regarder. C’est trop tentant… surtout si on a une vie sexuelle ! »

Le ton de l’entretien est donné, il sera plein d’entrain. Comme lorsqu’on dit notre surprise d’avoir trouvé dans son livre un commentaire sur Fifty Shades of Grey et ses extraits à la « ma déesse intérieure sautille sur place en tapant dans ses mains comme une fillette de cinq ans ». Encore ce rire au bout du fil : « Je ne suis pas une experte, j’ai simplement feuilleté certains passages de ce truc ! Reste que la question des fantasmes que les gens nourrissent et qu’ils ne réalisent jamais a été beaucoup documentée depuis Kinsey. Pour moi, ça explique en partie le phénomène de ces cinquante nuances. »

Un phénomène quand même fascinant, non ? « Et comment ! C’est énorme. Mais pour autant que je sache, peu d’hommes ont lu cette série. Ce n’est pas comme Harry Potter. Les enfants l’ont lu, les adultes l’ont lu, tout le monde l’a lu, non ? »

Ceux qui ont lu Siri Hustvedt au fil du temps ont eu toutes sortes de réactions, qu’elle rapporte dans Une femme regarde les hommes… Notamment ce grand manitou de l’édition française qui, après avoir fini son troisième (pas premier, troisième) roman, lui avait balancé : « Vous devriez continuer à écrire. » Sympa.

En tant qu’« écrivaine mariée à un écrivain » — Paul Auster en l’occurrence (et entre parenthèses dans son dernier essai) —, elle dit avoir connu, au cours de sa carrière, sa part de remarques « pas forcément cruelles, simplement choquantes ».

Ainsi, elle mentionne ce journaliste qui lui a demandé de but en blanc si c’est son époux qui lui avait « enseigné la psychanalyse et les neurosciences », sujets de prédilection de son oeuvre. (Son explication : il ne voulait pas lui faire de la peine, il était simplement fan de ce dernier.) Ou cette lectrice qui lui avait écrit pour lui dire à quel point elle avait « a-do-ré » son roman, Un monde flamboyant. « Est-ce votre mari qui a rédigé les passages narrés par l’un des personnages masculins ? »

Malgré ces instants, Siri Hustvedt n’oublie pas tous ces lecteurs ouverts, sensibles, qui viennent lui parler de son oeuvre imposante.

De cette oeuvre justement, le titre qui revient le plus souvent, est-ce encore Tout ce que j’aimais, ce roman magnifique, paru en 2003, sur deux couples d’artistes new-yorkais, qui abordait la maternité, le deuil, la passion, les déceptions ? C’est bien lui. On s’attend à ce qu’elle soit épuisée d’en parler. Pas du tout. « D’avoir réussi à transmettre tous mes sentiments aux lecteurs, ça me remplit de gratitude. Pour moi aussi, ce fut une expérience profondément émotive. »

Elle le rappelle : ce livre majeur, elle l’a réécrit. Pas deux fois, pas trois fois, mais bien quatre. « From scratch ! À partir de zéro ! Quand je l’ai terminé, je n’avais qu’une seule envie : me coucher sur le sol et sangloter pendant une semaine. »

Dernièrement, l’auteure qui vit à Brooklyn a également eu envie de sangloter, dit-elle, lorsqu’elle s’est plongée dans l’étude de l’embryologie. « C’est tellement complexe ! » Mais sa soif d’apprendre est dévorante. Comme elle le remarque dans son essai : « Les artistes sont des cannibales. » Et elle ne fait pas exception. « J’ai un appétit insatiable pour les idées nouvelles, confirme-t-elle. Celles qui vont me mener vers une autre étape de ma pensée. Mais pour y accéder, à cette étape, je dois lire. Constamment. Et dans un grand nombre de disciplines, qui ont chacune un vocabulaire distinct : la philosophie, la science, la sociologie, l’histoire. »

Son ouverture la mène à sortir souvent de sa zone de confort, en signant par exemple un essai personnel et surprenant sur les cheveux. Les siens, comme ceux de sa fille alors petite, longs, très longs, qu’elle brossait avant de l’endormir.

Ce texte a d’abord été publié dans le recueil Me, My Hair and I, un collectif dirigé par Elizabeth Benedict, paru en 2015, qui se penchait sur les représentations symboliques, culturelles, politiques, sexuelles, religieuses, liées à la chevelure féminine. « De prime abord, on pourrait croire que c’est un sujet nono. Alors que c’est si profond ! Pour moi, petite fille blanche ayant grandi dans un village blanc du Minnesota, ça m’a fascinée de comprendre les différentes significations que prennent les cheveux selon les origines. »

A-t-elle lu Americanah, de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, qui explore justement la question ? « Vous êtes la quatrième personne qui me le mentionne ! C’est sur ma liste. Ce sera consommé dans les prochaines semaines. »

On le comprend, Siri Hustvedt apprend, lit, écrit avec son coeur, de l’intérieur. « Je l’ai déjà dit : on le sent tout de suite quand l’auteur d’un texte est dénué de pulsion et de passion. » Encore une fois, cet éclat de rire : « Je continue de me ranger derrière cette affirmation ! »

Une femme regarde les hommes regarder les femmes

Siri Hustvedt, traduit de l’américain par Matthieu Dumont, Actes Sud, Leméac, France, 2019, 240 pages.