«Courtiers et entrepreneurs»: une haute finance lente à se franciser

Alors ministre des Finances dans le gouvernement de René Lévesque, Jacques Parizeau va instaurer en 1979 le Régime d’épargne-actions.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Alors ministre des Finances dans le gouvernement de René Lévesque, Jacques Parizeau va instaurer en 1979 le Régime d’épargne-actions.

Le récent 75e anniversaire d’Hydro-Québec rappelle que la société, créée en 1944 par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, nationalisa dès lors la Montreal Light, Heat and Power et son barrage de la rivière des Prairies. Louis-Joseph et Rodolphe Forget avaient compté parmi les principaux actionnaires de cette dernière. Ils auront été ici les pionniers de langue française du courtage boursier, jadis chasse gardée des anglophones.

Dans Courtiers et entrepreneurs, premier ouvrage important qui traite du « courtage financier au Québec, 1867-1987 », l’historien Marc Vallières montre que Louis-Joseph Forget (1853-1911) et son neveu Rodolphe Forget (1861-1919), tous deux nés à Terrebonne, inaugurent par le commerce des valeurs mobilières la présence des Canadiens français dans l’organisation, les fusions et la direction des grandes entreprises. Ils rivalisent même avec leurs concurrents anglo-écossais à la Bourse de Montréal.

Conservateurs, même si le membre le plus connu de leur famille, la féministe Thérèse Casgrain, née Forget (1896-1981), optera pour un progressisme très modéré, l’un et l’autre participent comme parlementaires à la politique fédérale. Comme l’indique Vallières à l’aide d’un tableau fouillé, leur maison de courtage financier privilégie pour eux et leurs clients l’électricité, la navigation et les tramways.

À leur suite, un autre conservateur de langue française, Louis de Gaspé Beaubien (1867-1939), né à Montréal, se taille une place parmi les anglophones encore omniprésents dans le courtage financier. Marié à la philanthrope Justine Lacoste, qui, issue elle aussi d’une famille conservatrice, deviendra l’une des fondatrices de l’hôpital Sainte-Justine, il donne avec sa femme à leur fortune une portée sociale.

Entre 1933 et 1945, en émettant des obligations du gouvernement québécois, derrière juste deux maisons de courtage anglo-saxonnes concurrentes, la maison qu’il a fondée contribue largement aux finances publiques. Mais Vallières a la finesse d’établir que le courtier Jean-Louis Lévesque (1911-1994), qui, né d’une famille modeste en Gaspésie, finançait « le plus souvent » des « entreprises familiales » canadiennes-françaises « en transition », préfigure beaucoup mieux la Révolution tranquille.

Ses investissements en apparence apolitiques annoncent même, sans que l’on puisse y voir une relation claire de cause à effet, l’instauration en 1979 du Régime d’épargne-actions (REA) par Jacques Parizeau, alors ministre péquiste des Finances. Comme le précise Vallières, il s’agit notamment, dans une optique d’émancipation politique bien définie, « d’accumuler du capital de risque qui fait défaut au Québec, d’augmenter la capitalisation en actions des petites et moyennes entreprises ».

La contradiction historique entre prospérité financière et langue française semblait être en voie de s’effacer.

Extrait de «Courtiers et entrepreneurs»

« L’affirmation nationale du Québec se construit notamment par la francisation du monde du courtage financier au Québec, grâce à la synergie entre les différentes institutions financières québécoise-françaises, les instances gouvernementales québécoises et une élite professionnelle formée dans les disciplines financières et de plus en plus expérimentée dans leur pratique. »

Courtiers et entrepreneurs: Le courtage financier au Québec, 1867-1987

★★★ 1/2

Marc Vallières, Septentrion, Québec, 2019, 442 pages