«La langue de Trump»: traduction infidèle

Donald Trump, avec le président français Emmanuel Macron et son épouse Brigitte, à l’été 2018. Cette dernière est familière des manières du président américain, qui lui avait lancé l’année d’avant un «You’re in such good shape!» qui avait divisé les traducteurs.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Donald Trump, avec le président français Emmanuel Macron et son épouse Brigitte, à l’été 2018. Cette dernière est familière des manières du président américain, qui lui avait lancé l’année d’avant un «You’re in such good shape!» qui avait divisé les traducteurs.

Traduire les propos apparemment simples de Donald Trump constitue un sport extrême. Comment restituer en français la pensée du 45e président des États-Unis, lui qui s’exprime dans une langue embrouillée ? se demande la traductrice de presse Bérengère Viennot dans cet essai incisif au ton souvent mordant.

L’auteure rappelle que la traduction politique doit tenir compte des mots, tout autant que de la personne qui les prononce et du contexte. Or, Trump sort du mode de communication tacite lié à la fonction présidentielle et du principe érigé par Boileau selon lequel ce qui se conçoit bien s’énonce clairement.

De fait, le président tient des propos souvent désordonnés. Son vocabulaire simplissime, son inculture manifeste, son humour agressif, ses erreurs factuelles, ses raccourcis idéologiques et ses « apparentes crises d’élucubrations » narcissiques inaugurent une ère de communication politique inédite, soutient l’auteure.

Il ouvre aussi la voie à un « univers linguistique d’une dimension nouvelle ». Un exemple parmi d’autres ? Le 14 juillet 2017, Trump rencontre Brigitte Macron. Il s’exclame : « You’re in such good shape ! » Des médias ont alors écrit : « Vous êtes en super forme. » Quand on connaît « son machisme incrusté, on est obligé de le prendre en compte », explique Bérengère Viennot. On aurait dû considérer le message implicite, soit : « Ce que vous êtes bien conservée! »

Traduire les propos du président « n’est pas aussi simple que pourraient le laisser penser la pauvreté et, parfois, la grossièreté de son vocabulaire ». Ainsi, en janvier 2018, Trump parle de « shithole countries » en faisant référence aux pays d’Afrique, à Haïti et au Salvador. Le quotidien Libération a opté pour « trous à rats » : bel exemple de sous-traduction. Plutôt que d’atténuer ses paroles ou de les réécrire, il faut « oser traduire Trump », estime l’auteure.

La vulgarité des propos du milliardaire mène à la violence verbale, notamment dans les « tweets présidentiels rageurs, vengeurs, vantards ou absurdes ». La brièveté forcée de Twitter convient bien à l’homme. Avec ce média de l’instant lu par des millions d’individus, il assène sa vérité dictée par l’émotion, à coups de phrases creuses et décontextualisées. Il y livre un monologue qui justifie ses choix. Il y déploie une propagande qui place sa personne à l’avant, remarque l’auteure.

Adulée ou honnie, la langue de Trump, aussi misérable soit-elle, insulte et vocifère. Elle fait éclater les codes de la parole politique. Elle constitue aussi un baromètre de l’état de la société américaine.

Par la bouche présidentielle, « c’est l’Amérique la plus violente, la plus méprisable qui parle », celle de ces petits Blancs laissés pour compte qui pourraient céder aux sirènes de l’autoritarisme. Inquiétante perspective.

Plutôt que de se bercer d’une « supériorité morale et intellectuelle […] qui nous pousse à refuser d’entrer » dans le jeu de Trump, Bérengère Viennot invite à écouter l’homme, car celui-ci, loin d’être un imbécile, peut devenir dangereusement contagieux.

La langue de Trump

★★★

Bérengère Viennot, Les Arènes, Paris, 2019, 152 pages