«Les choses brisées»: la brèche que rien ne colmatera jamais

Catherine Côté multiplie les points de vue sur le deuil sans rejeter complètement la possibilité que le soleil rejaillisse, mais sans non plus faire de promesses inconsidérées.
Photo: Martine Doyon Catherine Côté multiplie les points de vue sur le deuil sans rejeter complètement la possibilité que le soleil rejaillisse, mais sans non plus faire de promesses inconsidérées.

Dans un chalet, par une nuit d’insomnie, une femme décide de mettre fin à ses éternels atermoiements. « [J]’avais depuis quelques mois déjà mon idée de roman à propos d’un jeune homme qui devient fleuriste après la mort de son père, un beau récit de résilience et de courage », écrit Catherine Côté dans « Les bruits », une des dix-huit (parfois très) brèves nouvelles de son premier recueil, Les choses brisées.

Que le projet de cette narratrice finisse par foirer n’est sans doute pas insignifiant et fournit de bons indices sur le genre de fictions que valorise — a contrario — la jeune auteure, pas tellement friande d’histoires propres à remplir le coeur d’espoirs.

En auscultant la fêlure qui lézarde le quotidien d’une série de jeunes femmes qui tentent de se « replacer la tête sur les épaules », celle qui signait en 2017 le recueil de poésie Outardes (Éditions du Passage) multiplie les points de vue sur le deuil, sans rejeter complètement la possibilité que le soleil rejaillisse un jour, mais sans non plus faire de promesses inconsidérées.

Deuil du père, deuil d’un amoureux, deuil de la présence d’un enfant dont on peine à prendre soin ; l’écrivaine place aussi sa loupe sur les deuils jamais banals de la vie dite banale, celui de la solidarité immuable d’une amitié, de la bonté des autres (et des gars), ou d’une certaine idée de soi-même.

Derrière le désarroi

Ses récits qui restent le plus en mémoire font d’ailleurs le choix de ne pas complètement mettre en lumière ce qui se cache derrière le désarroi de leur protagoniste. Une femme se présente au boulot et se met à pleurer de façon incontrôlable.

« Quelque chose en moi s’était cassé. Je ne sais pas quand, exactement, mais c’était sans doute entre un cours du soir, une nuit blanche, un quart de travail et une mauvaise date. »

C’est donc avec une palpable empathie que Catherine Côté observe ses personnages, ainsi qu’avec une insatiable fascination pour l’attraction qu’exercent sur elles les mauvais choix dans les bras desquels elles se réfugient, en pleine conscience des plaies qu’elles aggravent en embrassant les maigres succédanés de tendresse qui leur sont disponibles.

À l’aide d’une langue qui ménage ses effets, Les choses brisées raconte moins la fracture réelle et profonde que la petite brèche que rien ne pourra colmater et avec laquelle il faudra apprendre à vivre.

Les personnages devront se réconcilier avec ce moment où la raison a cédé le pas à la souveraine force de quelque chose d’autre : passion, honte, tristesse, besoin d’être étreint ou désir de vengeance.

Féconde conception de la fiction

La fin de l’innocence ne trouve certainement pas ici sa première chroniqueuse, mais le talent de Catherine Côté pour ériger une vieille tasse ou le module d’un parc en symbole de l’état d’esprit de ces femmes — une stratégie qu’elle n’emploie, cela dit, pas toujours avec subtilité — jette les bases d’une féconde conception de la fiction, se situant au plus près de la vie matérielle. Elle est visiblement bien instruite de l’éternelle supériorité narrative de ce que l’on montre plutôt que de ce que l’on décrit.

Les choses brisées

★★★

Catherine Côté, Québec Amérique, Montréal, 2019, 136 pages