«Sub Rosa»: l’allégorie du gouffre

L’auteure engagée Amber Dawn est désormais accessible aux francophones.
Photo: Arsenal Pulp Press L’auteure engagée Amber Dawn est désormais accessible aux francophones.

Amber Dawn n’est pas encore très connue au Québec. En Colombie-Britannique, où elle réside, elle est une figure marquante de la communauté LGBTQ+, la force créatrice derrière le Festival de films queer de Vancouver, une voix cruciale dans la protection des travailleuses et travailleurs du sexe et la promotion de l’art érotique post-féministe. L’univers noir et cruellement féerique de l’auteure engagée est désormais accessible aux francophones grâce à la traduction de son premier roman (publié en 2010), Sub Rosa.

Pour créer cette fiction d’une brutalité émotive empreinte de réalisme magique — qui n’est pas sans rappeler l’imaginaire d’une Heather O’Neill, —, Amber Dawn a plongé dans les souvenirs de ses années dans le milieu de la prostitution, là où les rêves se brisent avec la facilité des vagues sur le rivage, où la survie dépend de l’égarement des sens, où la fantaisie fait figure de rédemption. On y fait la connaissance de Petite, adolescente en fuite au bord du gouffre. Alors qu’elle s’apprête à vendre sa virginité au plus offrant, elle est interrompue par Arsen, un homme d’une beauté intangible qui la fait monter à bord de sa voiture avec la promesse d’un avenir meilleur. Si elle se donne à lui, si elle parvient à résister aux créatures spectrales qui habitent « les ténèbres » assez longtemps pour récolter les 500 $ nécessaires à sa rédemption, elle pourra accéder à Sub Rosa, paradis caché où la souffrance et la peur laissent place à la tangibilité des fantasmes, où les choux à la crème se distribuent comme des baisers, où la beauté ne s’estompe jamais, où la violence ne laisse aucune trace ; un endroit où, en d’autres mots, les corps et les esprits brutalisés trouvent refuge pour oublier.

À Sub Rosa, le désir des Splendides, ces rescapés de la misère, se conjugue à celui des hommes de la ville venus y soutirer un instant de bonheur. Le consentement, comme le plaisir, est implicite. Dès son arrivée, Petite est dorlotée, parée de bijoux extravagants et de tenues scintillantes, accueillie comme une reine dans le foyer d’Arsen par Première, son épouse, avec qui elle partagera lit et confidences.

Dans ce récit où la détresse se drape d’enchantement, Dawn ne perd jamais de vue son objectif : donner une voix à ses femmes marginalisées ou disparues, prisonnières d’un cercle infernal, dont l’existence est réduite à l’invisibilité dans l’empressement et l’anonymat de la ville. À un moment, alors que la surveillance policière altère le fonctionnement et la splendeur de Sub Rosa, l’écrivaine semble faire de ce lieu paradisiaque une allégorie de ce que la prostitution pourrait devenir si sa pratique bénéficiait de protections légales : inclusive, sécuritaire et, surtout, volontaire. Pourtant, l’impossible retour vers le passé laisse planer un doute tenace sur cette hypothèse.

Avec son héroïne, dont les souvenirs d’une vie passée s’érigeront en premier pas vers le libre choix, elle rappelle que le mépris, la pitié ou l’ignorance ne sont jamais des solutions concrètes vers le changement. Sa plume, limpide et graphique, évite les pièges de la censure et contraint le lecteur à regarder la réalité en face et à l’accompagner dans sa destruction de l’édifice des idées préconçues qui encouragent l’immobilisme.

Sub Rosa

★★★

Amber Dawn, traduit de l’anglais par Sophie Cardinal-Corriveau, XYZ, Montréal, 2019, 440 pages