L’œil triste et l’œil gai de Louky Bersianik

Louky Bersianik en 1961, Studio Lausanne, Montréal
Photo: Source Nicolas Letarte-Bersianik Louky Bersianik en 1961, Studio Lausanne, Montréal

Il y a, dit-on, chez Nicolas Letarte-Bersianik, un bol géant en verre rempli de pièces de Scrabble, souvenir de sa mère, Louky Bersianik, qui s’en servait comme d’un outil de travail, en y pigeant aléatoirement des lettres afin de composer et de recomposer des mots.

Voilà une anecdote attendrissante, mais pas tellement surprenante, dans la mesure où le langage aura toujours été chez la romancière, poète et essayiste une matière sur laquelle agir d’abord, afin d’agir sur le monde. L’Euguélionne, son monumental roman de 1976 auquel une librairie féministe du centre-ville de Montréal a emprunté son nom, aura parodié et déboulonné tous les discours patriarcaux (ceux de la littérature, des mythes, de la religion, du politique) grâce à une langue savante et sagace, d’une formidable fougue.

« Le Petit Larousse illustré en noir et blanc de la classe était la seule arme dont disposait Sylvanie pour affronter le monde. Sa seule défense. Entre chacun des mots qui s’y trouvaient, il y en avait au moins un qui était encore invisible parce que pas encore inventé », écrit dans Eremo celle qui était emportée par la maladie en 2011, à l’âge de 81 ans.

Roman inédit qui voyait le jour le mois dernier, le 2e tome des « Inenfances de Sylvanie Penn », amorcées en 1997 dans Permafrost, 1937-1938 (Leméac) raconte en mode fable lucide et noire le séjour au pensionnat d’Eremo de l’alter ego de l’écrivaine, Sylvanie Penn, de sa découverte de l’arbitraire du pouvoir (ici clérical), ainsi que sa découverte de l’usage que fait le pouvoir du langage, afin d’infléchir le réel.

«Il fallait être prudente. Bien connaître les mots, se nourrir de la substance de quelques-uns mais ne pas prendre au sérieux la majorité d’entre eux, qui étaient, soit menaçants, soit pleins d’énigmes. »

« Ce qui fait la force de Louky, c’est son rapport au langage, parce que son féminisme passe par son rapport au langage », observe son amie Nicole Brossard, qui invitait dans les années 1980 Louky Bersianik (pseudonyme de Lucile Durand) à se joindre au groupe La théorie, un dimanche, aux côtés de Louise Cotnoir, Louise Dupré, Gail Scott et France Théoret.

Jeux de mots

« C’est une femme qui est dans le jeu de mots constamment, ce qui va lui permettre l’humour, le rire, l’absurde. C’est le plaisir du langage qui va permettre l’enquête sur l’abus de sens patriarcal, parce que si on ne se questionne pas sur le langage, il y a beaucoup de choses qu’on ne comprendra pas. Ce sont les mots qui, une fois inscrits dans un système, une fois définis par la loi, tiennent la joie d’une vie à distance. Le langage donne toujours deux choses : du plaisir et un espace de possibilités nouvelles pour interpréter le monde. »

Refuser les genres

Pour Valérie Lefebvre-Faucher, qui a amorcé le travail d’édition d’Eremo alors qu’elle travaillait toujours au sein de l’équipe de Remue-ménage où paraît le roman, l’œuvre de Louky Bersianik n’aurait pas en son temps « été reçue de façon très juste », compte tenu entre autres de son aspect protéiforme, où l’essai, le roman et la poésie se conjuguent, se superposent et se contaminent, dans un esprit parfaitement contraire à la stricte étanchéité des genres littéraires.

« Il y a toute une tradition d’écrivaines féministes qui ont été sous-évaluées, pense celle qui souhaite fort que d’autres textes promis de son vivant par Louky Bersianik soient publiés. Ces œuvres sont révolutionnaires sur le plan formel et politique, et c’est comme si, à cause de ça, les littéraires ne savaient pas les enseigner. Je ne dis pas que c’était de la censure ou de l’antiféminisme, mais on n’a pas su classer ces œuvres-là, alors qu’on a trouvé une place à d’autres œuvres politiques, aux oeuvres indépendantistes par exemple. »

Le luxe des puissants

Roman de la mémoire intime autant que de la critique sociale, Eremo témoigne donc, bien que de façon moins spectaculaire que L’Euguélionne, d’une conception de la littérature ne pouvant faire l’économie du politique. Imaginer des fictions complètement détachées des oppressions de l’ici-maintenant aura toujours, de toute façon, été le luxe des puissants.

« Louky Bersianik refusait tous les discours autoritaires, mais elle refusait aussi la frontière entre la littérature et les autres discours, entre la vérité et la fiction », explique Valérie Lefebvre-Faucher, pour qui cette œuvre en est d’abord et avant tout une d’empathie.

« Elle donne la parole à des personnages qui refusent de rester à leur place, qui n’attendent pas qu’on leur donne la parole, qui la prennent et qui prennent toutes les paroles possibles en même temps. Ce sont des personnages qui se disent : « J’ai droit au théâtre grec, au cinéma populaire, à la science-fiction, à la poésie, je peux parler toutes ces langues en même temps. » Une permission que s’offre désormais, pour le meilleur, tout un pan de la jeune littérature féministe québécoise.

Louky Bersianik refusait tous les discours autoritaires, mais elle refusait aussi la frontière entre la littérature et les autres discours, entre la vérité et la fiction

Le personnage-titre de L’Euguélionne avait un œil triste et un œil gai, tout comme celle qui l’a imaginée, confie Nicole Brossard, en rappelant que son amie se disait « inconsolable », mais qu’elle savait aussi célébrer ses soifs de « terrible vivante. »

« Louky, comme bien des grands écrivains, s’est créé sa propre mythologie, sa propre cosmogonie. Son œuvre cherche constamment là où se cache la vérité. » Voilà une des nombreuses raisons qui en font une guide toujours précieuse.

Eremo

Louky Bersianik, Éditions du Remue-ménage, Montréal, 2019, 136 pages