«Sur la route du Danube»: roman d’un fleuve

En plus de 600 pages au verbe généreux, en 10 pays, on y suit la remontée cycliste et littéraire d’un fleuve-frontière en même temps qu’une descente dans les entrailles de l’Europe.
Photo: Rivages En plus de 600 pages au verbe généreux, en 10 pays, on y suit la remontée cycliste et littéraire d’un fleuve-frontière en même temps qu’une descente dans les entrailles de l’Europe.

Ç’aurait pu être un roman-fleuve, mais c’est devenu plutôt le roman d’un fleuve. D’Odessa à Strasbourg, au cours d’un voyage de 48 jours qui s’est déroulé en deux parties le long du Danube, Emmanuel Ruben a traversé « l’Europe à rebrousse-poil ».

Avec Vlad, un Ukrainien passionné d’histoire ancienne qui était son « compagnon de roue » lors de cette aventure, cet amoureux des Balkans et des angles morts de l’Europe a avalé 4000 kilomètres à vélo. En abordant Sur la route du Danube, on pensera avec raison à l’érudit Danube de Claudio Magris.

Moins cérébral et plus « balkanique » que l’écrivain italien, surtout intéressé par la portion germanique du grand fleuve, moins sombre qu’un Sylvain Tesson, l’auteur, né en 1980, est fasciné d’histoires et de rencontres. C’est la force de ce livre.

Auteur d’autres récits d’arpentage, comme Jérusalem terrestre (Inculte, 2015), de romans (La ligne des glaces, Sous les serpents du ciel), il nous promène entre les traces d’une histoire qui se fait ou se défait et les sensations parfois brutes d’un voyage à vélo.

« Géographe défroqué » autant qu’écrivain, Ruben est à la fois sur le terrain et dans sa propre tête. Il n’hésite pas à se mouiller — littéralement dans le Danube, sous la sueur et la pluie ou à grands coups de rasades d’alcool local.

En plus de 600 pages au verbe généreux, en 10 pays (de l’Ukraine à l’Allemagne, en passant par la Moldavie et la Serbie), on y suit la remontée cycliste et littéraire d’un fleuve-frontière en même temps qu’une descente dans les entrailles de l’Europe.

Même comprimé entre les pages d’un livre, le voyage charrie les siècles et le grand air. Et on le sent, 1000 autres livres auraient pu être écrits.

Mais Sur la route du Danube est celui d’Emmanuel Ruben. À savoir un fascinant livre sur l’Europe, et en particulier sur « l’Europe des autres », où pédaler muscle le coeur bien plus que les jambes.

Extrait de «Sur la route du Danube»

« Ici, dans cette lumière aquatique, je ressens ce que j’appelle l’extase géographique, qui est ma petite éternité matérielle, éphémère, mon épiphanie des jours ordinaires : oui, l’extase géographique, c’est le bonheur soudain de sortir de soi, de s’ouvrir de tous ses pores, de se sentir traversé par la lumière, d’échapper quelques instants à la dialectique infernale du dehors et du dedans. Pourquoi aimer autant les fleuves et les rivières, pourquoi les aimer davantage que la mer ? »

Sur la route du Danube

★★★ 1/2

Emmanuel Ruben, Rivages, Paris, 2019, 608 pages