«Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga»: sous la braise le volcan

Vue par la romancière et poète française d’origine libanaise Vénus Khoury-Ghata, 81 ans, habituée des destins de femmes, sa vie n’a rien d’un conte de fées.
Photo: Mercure de France Vue par la romancière et poète française d’origine libanaise Vénus Khoury-Ghata, 81 ans, habituée des destins de femmes, sa vie n’a rien d’un conte de fées.

Une poutre, une corde et une chaise. En ce 31 août 1941, à 1000 kilomètres à l’est de Moscou dans un minuscule village du Tatarstan soviétique, c’est tout l’avenir possible pour la poète russe Marina Tsvétaïéva, arrivée au bout de ses forces. L’amour de l’amour et la passion de l’écriture, ses « deux viatiques », ne peuvent plus rien.

Vue par la romancière et poète française d’origine libanaise Vénus Khoury Ghata, 81 ans, habituée des destins de femmes, sa vie n’a rien d’un conte de fées. Dans Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, l’auteure tutoie la poétesse et retrace son parcours dans un « roman » biographique un peu impressionniste, fouillant avec pudeur et sensibilité dans sa correspondance, dans ses carnets et parmi ses poèmes pour nous donner la preuve, s’il fallait, de son incandescence devenue légendaire.

Une mère pianiste, un père historien d’art familier du tsar, fondateur de l’actuel Musée des beaux-arts Pouchkine de Moscou, Marina Tsvétaïéva (née en 1892) devient célèbre à 17 ans dès la parution de son premier recueil. Elle est très vite mariée à Sergeï Efron, qui sera officier dans l’armée blanche pendant la tourmente de la révolution, et son exil est déjà programmé.

Le reste est bel et bien un roman. Les innombrables amants littéraires — Mandelstam, Pasternak ou encore Sophia Parnok, surnommée la « Sappho russe » —, les lettres d’amour brûlantes à gauche et à droite, ses trois enfants victimes de son « égoïsme forcené ». Et l’exil : entre Berlin, Prague et Paris, elle vivra 17 années à l’étranger, vécues dans une misère sans nom. Et sa poésie devenue impubliable, parce que « non conforme à l’esthétique communiste ».

À la fin, revenue en Russie comme par désespoir, elle se voit refuser tous les emplois et même un poste de laveuse de vaisselle à la cantine de la Maison des écrivains. Partout, elle est étrangère. Faut-il vivre ou mourir ? C’est avec un mélange d’amertume et de nécessité qu’elle répond à la question. La vie était devenue invivable. « Mon temps ne m’aime pas, écrivait-elle, je ne l’aime pas non plus. Je ne le reconnais pas pour mien. »

Extrait de «Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga»

« Trois lits, un panier et une commode, c’est tout ce qui te reste de trente années de vie. Laissés sur un trottoir de Moscou, tes livres ont certainement flambé dans une cheminée ; la faim lancinante enlevait toute envie de lire. Tes meubles laissés à Prague, tes robes recyclées en serpillières. Plus pauvre que Job, plus démunie que la mendiante qui tend inutilement la main à des passants pressés de rentrer chez eux, tu ne sais quoi faire de ton existence, invivable sous n’importe quel ciel, laide à l’endroit, laide à l’envers. »

Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga

★★★ 1/2

Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, Paris, 2019, 208 pages