«Le fauve amoureux»: taisez-vous, voici le vrai Jean-Paul Daoust

Qu’il fasse parfois de la poésie un spectacle, Jean-Paul Daoust ne le nie pas, tout en renvoyant ses critiques à leur propre courte vue.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Qu’il fasse parfois de la poésie un spectacle, Jean-Paul Daoust ne le nie pas, tout en renvoyant ses critiques à leur propre courte vue.

Il a signé des recueils graves sur la mort du père (Dimanche après-midi) ou l’agression sexuelle (Les cendres bleues), mais Jean-Paul Daoust endigue chaque fois le sérieux menaçant d’assombrir la conversation grâce aux étincelles d’une hilarante phrase à l’emporte-pièce ou d’une citation célèbre, qui redonnent un instant au monde son apparence de légèreté.

Et s’il raconte volontiers ses moments de vulnérabilité les plus aigus, le poète ne cessera paradoxalement d’afficher, tout au long de l’entrevue, l’imperturbabilité de l’homme qui ne retire ses masques que dans l’alcôve de sa chambre à coucher. Autrement dit : Jean-Paul Daoust est toujours très, très en contrôle, et ne laisse que très brièvement sa fragilité teinter sa voix, au détour du récit d’un souvenir.

Exemple ? Cet hommage inattendu à Alys Robi, à qui son cadet avait l’habitude de payer le cognac — « les soirs où je pognais pas » — dans un de ces « bars gais de seconde zone » où on laissait chanter la vamp déchue, au tournant des années 1970 et 1980.

« Je l’aimais bien, parce qu’elle avait vécu une vie complètement folle, elle avait subi les contrecoups de son époque, de la religion. Elle avait remis en cause le Québec au complet avec sa flamboyance, sa volupté. Mon chum Mario et moi, on est déjà allé la reconduire au Chez-nous des artistes. J’étais attaché à Alys, mais c’était pas de la pitié. Je me reconnaissais en elle. Je me disais : ça pourrait être moi, ça. »

Jean-Paul Daoust aurait pu, il le sait trop bien, rester prisonnier de cette marge vers laquelle la vie l’avait poussé, une lucidité traversant toute son œuvre de solidarité envers les perdants et les paumés, pourtant fréquemment réduite à ses aspects les plus désinvoltes. Voilà d’ailleurs une navrante méprise qui ne pourrait survivre à la lecture du Fauve amoureux, une rétrospective préparée par Gérald Gaudet regroupant par thèmes certains des meilleurs textes publiés par le dandy au cours des 40 dernières années (1976-2016).

« Les perdants me fascinent, parce que leurs défaites valent la plupart du temps beaucoup plus que bien des réussites. Les perdants ne sont pas pasteurisés, et ils restent toujours très courageux. Quand Alys chantait, à la fin, elle savait bien que sa carrière était finie, et pourtant elle persistait. Cette endurance, moi, je trouve que c’est d’un courage inouï. »


Écoutez le poète Jean-Paul Daoust réciter «J'écris» 

Jouissance et désespoir

Jean-Paul Daoust est-il le plus insatiable jouisseur de la littérature québécoise ou son plus incurable dépressif ? Difficile de poser un diagnostic définitif en refermant cette rétrospective remplie de poèmes qui célèbrent les extases du corps et qui toisent la mort, souvent sur une même page. Le principal intéressé penche du côté de la seconde analyse, en confiant que c’est l’écriture — et l’alcool, et les antidépresseurs — qui lui aura permis de surnager.

« Quand la mort frappe lorsqu’on est très jeune, on n’a pas de mots, pas de défense », se rappelle-t-il au sujet du départ de son père, survenu alors qu’il n’avait que onze ans. « Écrire Dimanche après-midi, c’était pour moi une façon de redonner à l’enfant des mots qu’il n’avait pas. C’est ça être poète : essayer d’apprivoiser tous ses échecs, tous ses malheurs. Et ça a été, dans mon cas, tenter d’apprivoiser l’état de solitude affolante dans lequel j’avais été plongé jeune à cause de ce que je raconte dans Les cendres bleues, et à cause de mon homosexualité. C’est ce qui a amené un certain lyrisme dont je ne me suis jamais débarrassé. »

Le bonheur, dans tout ça ? « Le plaisir d’être malheureux, c’est que lorsqu’on est heureux, on en profite au maximum », lance celui qui, à 73 ans, continue d’écrire, de voyager, d’assister à des lancements — il nous signale subtilement après 45 minutes de jasette être bientôt attendu pour un 5 à 7.

« Tous les jours je pense à ma mort, il n’y a que les imbéciles qui n’y pensent pas. À l’âge que j’ai, la liste des visages aimés qui ne sont plus là s’allonge. Ça fait une sorte de cortège qui m’habite. »

Les mots au pouvoir

« En ce siècle de pollution visuelle / Les mots reprennent du pouvoir », annonce Jean-Paul Daoust dans son Ode écriture (2015), un fantasme qui pourrait bien être en voie de se réaliser. Selon le plus récent bilan Gaspard du marché du livre au Québec, les ventes de poésie faisaient en 2018 un bond de 50 % (517 753 $, contre 346 159 $ l’année précédente).

« Ah ben, tant mieux pour moi ! » s’exclame en riant le poète en résidence du cabaret de Plus on est de fous, plus on lit !, qui voit dans cette bonne nouvelle la preuve que de placer la poésie sous le cheval de Troie du fonne lui permet de se tailler une place dans la vie d’un lectorat qu’elle pouvait jusque-là effrayer.

Les gens accrochent au côté superficiel, mais comme Baudelaire le disait, dans la superficialité, il y a une profondeur inouïe. Je l’alimente, ce malentendu.

Qu’il fasse parfois de la poésie un spectacle, Jean-Paul Daoust ne le nie donc pas, tout en renvoyant ses critiques à leur propre courte vue. « J’ai toujours dit que, de mon vivant, je nuis à mon œuvre », rigole, entre deux gorgées de Coke, celui dont les vêtements, ce jour-là, valent sans doute plus cher que l’ensemble de la garde-robe du poète moyen.

« Les gens accrochent au côté superficiel, mais comme Baudelaire le disait, dans la superficialité, il y a une profondeur inouïe. Je l’alimente ce malentendu. J’aime brouiller les pistes. Et j’aime que le poème se rende à la personne qui l’écoute, qu’elle soit surprise, ou en tout cas qu’elle ne soit pas ennuyée. »

Conclusion : Jean-Paul Daoust se moque des préjugés de ceux qui s’entêtent à croire que tout masque est forcément hypocrite ou frivole, alors qu’il n’est souvent qu’un refuge pour qui a déjà été blessé par le regard dédaigneux de l’autre.

« Je me souviens d’une lecture que j’ai faite il y a très longtemps aux Foufounes électriques — on s’entend que c’était rock’n’roll. J’étais arrivé avec un look à la Jim Morrison : cheveux bouclés, pantalon de cuir, et les gens passaient des remarques méchantes. Josée Yvon était montée sur une chaise et avait dit : “Fermez-vous la yeule. C’est un vrai que vous avez devant vous.” C’est le plus beau compliment que j’ai jamais reçu. »

Le fauve amoureux

Jean-Paul Daoust, conception, choix de textes et présentation de Gérald Gaudet, Éditions d’art Le Sabord, Trois-Rivières, 2019, 300 pages