«Roman»: le travail de route

Patrick Lafontaine signe avec «Roman» son premier roman.
Photo: Frédéric Bouchard Patrick Lafontaine signe avec «Roman» son premier roman.

La route est une ligne entre deux points de chute. Qu’elle soit droite ou sinueuse, souvent, c’est une ligne brisée. Mais c’est surtout la plus vieille machination pour raconter une histoire. Le parfait tuteur pour un récit qui autrement pourrait pousser dans tous les sens.

Parti du Québec pour rejoindre son amoureuse qui a obtenu un poste dans une université de Californie, un homme remonte le fil de ses souvenirs amoureux. Ils sont ensemble — parfois sans l’être — depuis longtemps. Elle veut un enfant et le lui rappelle comme une sorte d’ultimatum. Lui n’en veut pas, trop habité par le souvenir amer de sa propre enfance.

Mais qui sait ce qui peut arriver entre le point A et le point B ? Accidents, objets perdus, égarements. Partir, c’est mourir un peu, disait l’autre. C’est aussi prendre le risque de devenir adulte et de se retrouver soi-même au bout de la route.

Patrick Lafontaine, le narrateur du premier roman du poète Patrick Lafontaine (L’ambition du vide, prix Émile-Nelligan en 1997), s’est payé un long congé sans solde du cégep où il enseigne la littérature. Devant lui, entre Longueuil et San Francisco, l’attendent quelques milliers de kilomètres de route et « deux ans de grosse vie sale à regarder la mer ronger le continent ».

Transportant son « faible “Je” aux prises avec des verbes » le long d’un itinéraire elliptique jalonné de chambres de motel et d’arrêts au McDo, entre les inquiétudes existentielles, l’excitation des retrouvailles et des épisodes hallucinatoires, l’homme fait « l’expérience douloureuse de la route ».

Avec son chien et une remorque pleine de livres, les kilomètres s’accumulent, entrecoupés de flashs-back d’enfance, de réflexions sur la vie, sur l’amour et l’écriture. L’homme laisse remonter de sa mémoire le récit de leur rencontre à la fin de l’adolescence — émouvant — et s’attache au souvenir des premières sensations.

Des souvenirs auxquels vient s’emmêler une histoire un peu floue avec la mère de l’un de ses étudiants d’origine russe, un adolescent du nom de Roman Lioudbimovka, qu’il va héberger un temps. Un volet un peu cryptique de Roman, le premier roman de Patrick Lafontaine. Né en 1971 à Montréal, l’auteur enseigne la littérature au collège de Maisonneuve et est directeur littéraire aux Éditions du Noroît.

Roman initiatique, roman d’amour, roman d’un poète qui délaisse sa zone de confort, Roman est la trace que laisse un homme à un carrefour de sa vie, aux prises avec la tentation du silence.

Un roman dense et parfois confus, éclairé par le feu du désir et de la poésie, qu’on ne perdra rien à relire. Le lecteur pouvant lui aussi « laisser la route faire son travail de patience ».

Extrait de «Roman»

« À ma mère, à ma mère, à ma mère, à Ivanna, je voudrais écrire, mais je veux dire autre chose — comment dire un homme, mon dieu comment faire ? J’avance seul en un bloc unique : les arbres défilent sur les bords de la route un à un bien que d’une masse informe et hachurée ; je dis les arbres défilent sur le côté à PaulMa disparu : comme si le paysage me possédait — ou autre chose — je dois me garder des mots, les ruminer ; laisser la route faire son travail de patience et acquiescer au ventre ouaté de l’Amérique que je romance. »

Roman

★★★

Patrick Lafontaine, Pleine Lune, Montréal, 2019, 128 pages