«Graine de sorcière»: la pertinence de Shakespeare

Margaret Atwood signe le quatrième roman d’une série pour le projet «Hogarth Shakespeare», qui invite des écrivains à réinventer les pièces de l’indétrônable dramaturge.
Photo: Jean Malek Margaret Atwood signe le quatrième roman d’une série pour le projet «Hogarth Shakespeare», qui invite des écrivains à réinventer les pièces de l’indétrônable dramaturge.

De Beethoven à Aldous Huxley, en passant par Frank Herbert et Henry Fuseli, La tempête, considérée par certains comme la dernière oeuvre écrite par Shakespeare, a été réinterprétée de mille et une façons à travers les siècles, ses personnages mythiques inspirant compositeurs, écrivains, metteurs en scène, peintres et cinéastes à travers le monde et les générations.

Aujourd’hui, c’est la grande dame des lettres canadiennes, Margaret Atwood, qui s’attaque à la réécriture de cette oeuvre phare. Graine de sorcière est le quatrième roman d’une série de huit pensés pour le projet « Hogarth Shakespeare », qui invite des écrivains renommés à réinventer les pièces de l’indétrônable dramaturge dans le cadre de son 400e anniversaire.

Cette brillante initiative recèle naturellement son lot de pièges. Pourquoi s’attarder à une énième réinterprétation, alors que la pertinence et la brillance de l’original ne se sont aucunement estompées au fil des siècles ?

Ce scepticisme est toutefois sans compter sur l’universalité de l’esprit créatif de Shakespeare… et sur l’imagination vive et exubérante de Margaret Atwood.

Avec son regard malicieux et truculent dont la justesse n’a d’égale que sa sensibilité, l’auteure de La servante écarlate offre un remaniement résolument moderne à la trame initiale, sans jamais sacrifier ce qui la définit avant tout : l’oecuménicité de l’âme humaine, l’injustice et les luttes de pouvoir, la vengeance et le pardon, le deuil et la liberté, sans oublier une bonne dose de réalisme magique.

À travers une mise en abyme enjouée et astucieuse, Atwood transpose l’île aux accents fantastiques dans l’univers carcéral ; un clin d’oeil au thème de la captivité récurrent dans l’original.

Félix, un personnage grognon, bourru et obstiné auquel on ne peut que s’attacher, est injustement licencié de son poste de directeur du festival de théâtre de Makeshiweg, en Ontario. Son collègue Tony a comploté contre lui afin de prendre sa place, au moment où il s’apprêtait à présenter sa production la plus ambitieuse — une mise en scène de La tempête.

Dépité, toujours marqué par le décès tragique de sa fillette Miranda, Félix, en magnifique analogie de Prospero, s’isole au fond des bois en méditant sa vengeance. Entre-temps, il obtient un poste de tuteur en alphabétisation dans une prison. Lorsqu’il apprend que son ancien rival, dorénavant politicien, visitera l’établissement afin de faire augmenter son capital de sympathie, le protagoniste saute sur l’occasion. Avec ses étudiants, il refait « sa » tempête, déterminé à offrir à Tony son juste dû.

En entrelaçant brillamment la trame narrative de Félix à celle de la pièce de Shakespeare, dont on suit pas à pas la production, l’écrivaine parvient à rendre hommage aux ambivalences et à la complexité de l’oeuvre, sans perdre de vue le caractère novateur de son propre roman. Elle offre ainsi matière à réflexion et à divertissement autant aux néophytes qu’aux adeptes du dramaturge anglais.

L’esprit malicieux et le style chatoyant d’Atwood brillent tout au long de Graine de sorcière, alors qu’elle s’amuse à célébrer la plume de Shakespeare et à en exploiter les moindres folies, de la puissance philosophique et surnaturelle des mots à l’exquise décortication des jurons. Du bonheur à l’état pur !

Extrait de «Graine de sorcière»

« — Voyons comment vous vous êtes débrouillés de vos jurons, dit-il. […]

Bic Tordu prend la parole et lit tout haut, gravement, dignement, de sa plus belle voix du conseil d’administration :

“Né pour être pendu. Que la vérole t’étouffe. Gueulard, blasphémateur, chien sans pitié. Fils de pute. Créature maligne. Goule aux yeux cernés. Chiot tavelé, rejeton du diable. Poison d’esclave engendré par le diable lui-même. Que la rosée pernicieuse que ma mère recueillait à la plume de corbeau dans les marais fétides pleuve sur vous deux. Espèce d’ordure. Esclave abhorré. Que la peste rouge vous emporte. Graine de sorcière.ˮ

— Bon travail, déclare Félix. Ça me paraît très complet. Je crois que vous avez tout relevé. Des questions ou des commentaires ?

— J’ai entendu pire, commente Popol. »

Graine de sorcière

★★★ 1/2

Margaret Atwood, traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, Paris, 2019, 360 pages