Chronologie d’une présidence hors normes

Serge Truffaut passe en revue les événements qui ont fait de la présidence Trump une cacophonie tout aussi invraisemblable qu’imprévisible.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Serge Truffaut passe en revue les événements qui ont fait de la présidence Trump une cacophonie tout aussi invraisemblable qu’imprévisible.

Le 20 janvier 2017, Donald Trump, un homme dont « la vanité est le squelette moral », devient le 45e président des États-Unis. S’ouvre alors une présidence hors normes, certainement « la plus extravagante » de l’histoire américaine. Dans la foulée de ce tressaillement de l’histoire, le journaliste Serge Truffaut décide de documenter, fouiller et analyser, jour après jour, les faits et gestes de cet homme parachuté à la tête du pays le plus puissant du monde.

Le résultat de ce travail, sorte de chronologie d’une épopée tout aussi déroutante qu’affolante, vient d’être publié aux Éditions Somme toute sous le titre La présidence Trump. Dans l’antichambre d’un fou.

« Le titre peut choquer, mais je voulais mettre en relief ce que 35 psychiatres américains ont décrété après avoir disséqué les mots et les comportements de Trump », explique l’auteur en entrevue.

Dans un diagnostic brutal, ces experts en sont venus à la conclusion que le président américain a une « incapacité à tolérer les opinions divergentes des siennes » et une « profonde incapacité d’empathie », ce qui mène à des « réactions rageuses » et à un « détournement de la réalité » afin que celle-ci colle à sa vision.

Au fil des quelque 300 pages de l’ouvrage, le collaborateur du Devoir passe en revue ces événements qui ont fait des 14 premiers mois de la présidence Trump une cacophonie tout aussi invraisemblable qu’imprévisible. « Au lendemain de [sa victoire], l’improvisation, la précipitation furent de mise », écrit l’ex-éditorialiste de notre quotidien.

Le ton éditorial

Reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, retrait de l’Accord de Paris, marche raciste de Charlottesville, premières accusations du procureur spécial Robert Mueller, renégociation de l’ALENA, décret migratoire, fronde des joueurs de la NFL, réforme fiscale : tout y passe.

Avec sa plume vive, l’auteur reprend le ton éditorial qu’il connaît si bien en enchaînant les chapitres aux titres chargés, tels que « Janvier 2017 : début du carnage », « Darth Vader s’installe à la Maison-Blanche » ou encore « Heureux comme un nazi qui… »

Car pour Serge Truffaut, il n’était pas question de faire dans la dentelle. « Pour moi, Trump, c’est avant tout l’homme qui a commandé la séparation des mères de leurs enfants », évoque-t-il, faisant référence à la politique de séparation des familles de migrants à la frontière mexicano-américaine.

« Ça me met en colère de voir qu’on n’a pas assez réagi. Pour la guerre au Vietnam ou pour l’apartheid en Afrique du Sud, les gens sortaient dans la rue. Mais là, le président des États-Unis commande la séparation des enfants de leurs parents et il ne se passe presque rien. »

Nourri par ses nombreux voyages au sud de la frontière et citant des enquêtes menées par des chercheurs, des groupes de réflexion ou encore des médias, l’auteur garde le lecteur en haleine en rappelant à quel point l’histoire avance à la vitesse grand V.

Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse

« Trump s’est fait une spécialité de nous étourdir, note Serge Truffaut. Quand son programme de déconstruction de l’Obamacare ne passe pas, vous pouvez être sûr que dans les heures qui vont suivre il va faire quelque chose pour détourner l’attention. C’est sa façon de faire. C’est constant et c’est quotidien. »

À coup de tweets et de déclarations intempestives, Donald Trump a « détricoté », avec une facilité et une rapidité déconcertantes, une politique étrangère patiemment érigée par ses prédécesseurs. Chantre du « protectionnisme commercial tous azimuts », ami incontestable d’Israël, « adversaire acharné » de l’Union européenne, Trump, avec son « affection pour les hommes à poigne du globe », bouscule et surprend.

Puis, entrent en ligne de compte ses intérêts commerciaux. Serge Truffaut souligne à gros traits les innombrables conflits d’intérêts qui ceinturent Trump et sa garde rapprochée, essentiellement des millionnaires de sa trempe.

Un exemple ? « Après avoir assuré qu’il collerait à nouveau au principe d’Une Chine, après avoir reçu le président Xi Jinping à Mar-a-Lago, Trump a obtenu ce qu’il voulait depuis une dizaine d’années : le permis d’exploitation de sa marque de commerce en Chine », écrit l’auteur.

Celui-ci rappelle également que Trump — perçu par les partisans de l’alt-right comme étant « leur champion » — pourra modeler comme pas un le visage de la justice américaine, en raison de la pléthore de nominations qui n’attendent que sa signature. « Jamais dans l’histoire récente du pays un président et un groupe n’auront l’occasion de sculpter le profil idéologique et philosophique de la justice avec [une telle] profondeur et longueur », insiste-t-il.

Avec La présidence Trump. Dans l’antichambre d’un fou, l’auteur signe ici le premier tome d’une trilogie qui s’étirera jusqu’à la prochaine élection présidentielle. Un ouvrage — qui serait le premier en français sur cette aventure politique — qui se veut avant tout une recension chronologique de faits, documentés et appuyés, sorte de pied de nez à un gouvernement qui mène une guerre ouverte aux journalistes et qui revendique, dans un sans-gêne inquiétant, l’existence de « faits alternatifs ».

Extrait de «La présidence Trump»

« Pendant que l’administration Trump mène, côté jardin, une guerre larvée contre les Noirs et frontale contre les immigrants, côté cour, on apprend qu’elle cajole les groupes ou organisations les plus extrémistes. Au ras du bitume, ceci donne cela : tous les vendredis après-midi, la Maison-Blanche envoie une note intitulée The Trumpet et adressée à tous les chefs de file des associations évangélistes, du Tea Party, des ennemis des taxes et impôts, des adversaires de l’avortement, des dirigeants de la National Riffle Association, des opposants aux homosexuels et autres minorités sexuelles, aux avocats de la famille traditionnelle… Bref, tous les vendredis, la Maison-Blanche décline ce qu’elle a fait dans la semaine et ordonne surtout la marche à suivre. On notera que les regroupements de républicains classiques, y compris les modérés, ne figurent pas sur la liste d’envoi. »

La présidence Trump

Serge Truffaut, Somme toute, Montréal, 2019, 312 pages