André Marois: au-delà du divertissement

L’éventail créatif d’André Marois est particulièrement vaste ce printemps. Mais dans toute la diversité des projets, la volonté de faire réfléchir le lecteur reste intimement liée au processus créateur de l’auteur.
Photo: Julia Marois L’éventail créatif d’André Marois est particulièrement vaste ce printemps. Mais dans toute la diversité des projets, la volonté de faire réfléchir le lecteur reste intimement liée au processus créateur de l’auteur.

Depuis André et moi, série destinée aux premiers lecteurs, jusqu’à Charlotte Destin, album graphique singulier mêlant crime, corruption et censure, en passant par À une minute près, roman d’anticipation pour un lectorat adolescent, l’éventail créatif d’André Marois est particulièrement vaste ce printemps. Mais dans cette diversité de projets, la volonté de faire réfléchir le lecteur reste intimement liée au processus créateur de l’auteur.

« Ce sont effectivement trois projets très distincts qui ont été créés de façons très différentes aussi. Ce que j’aime dans tout ça, c’est justement que ça me permet de ne pas avoir une routine d’écriture trop machinale », raconte André Marois au bout du fil. Écrire pour les premiers lecteurs, et parallèlement pour les adolescents, n’engage pas toujours les mêmes façons de travailler.

« Pour la série chez Fonfon, par exemple, c’est un exercice très particulier parce qu’il n’y a qu’une phrase par page. Il faut garder le rythme et arriver à la fin avec une surprise. Il fallait penser en termes de séquence, de découpage. C’est moins long que de faire un texte plus dense, mais il faut prendre le temps d’y penser et de le retravailler », ajoute l’auteur du Voleur de sandwichs.

À l’opposé, l’écriture de Charlotte Destin est une épopée en soi, une saga grandiose, de longue haleine, digne des bâtisseurs de cathédrales. Ou presque. Enfin, avec Stéphane Jorish, l’idéateur et illustrateur du projet, André Marois a amorcé la réflexion en 2000. Dix-neuf ans et plusieurs allers-retours plus tard aboutit cette œuvre atypique.

« Stéphane avait une idée globale de ce monde et des personnages. Je ne comprenais pas tout ce qu’il voulait dire. Il m’a donné quelques pistes, quelques dessins, et je suis reparti avec ça. J’étais un peu étourdi », raconte-t-il, sourire en coin. Après plusieurs versions, ce work in progress s’est développé en équipe jusqu’à la toute fin. « C’est passionnant à faire. Par contre, tout seul je n’aurais jamais fait ce truc. Mais la ténacité est toujours payante. Je suis ravi. »

Enfin, à côté de cet univers fantasmagorique, Marois publie À une minute près, une revisitation pour adolescents de La fonction, roman policier paru en 2013 à La courte échelle dans lequel la notion de choix sous-tend le récit. « Ce que j’aime dans cette “fonction” — ce don reçu par chaque personnage —, c’est qu’elle est terrible et formidable. Grâce à elle, on peut effacer quelque chose au moins une fois dans la vie, mais quand est-ce qu’on l’utilise ? À quel moment ? Ça force chaque personnage à vivre constamment avec ça en tête », explique l’auteur.

Si Marois s’adresse à différents lectorats, qu’il varie aussi le type de récit, allant du policier — son dada — à l’humour en passant par l’anticipation, son écriture reste toujours exempte de visée moralisatrice. « Je ne veux pas donner de leçons, mais j’essaie de soulever des questions. Si ça peut lancer une réflexion sur un sujet, tant mieux. On peut, bien sûr, raconter des histoires essentiellement distrayantes, mais je pense qu’il manque une dimension. Et ma culture vient du roman noir, qui comporte une fonction sociale. Je ne veux pas juste raconter une histoire avec des gentils et des méchants, je veux aussi aller gratter là où il y a des problèmes. »

Mais tout ne semble pas pouvoir être raconté. À preuve, À une minute près a été repensé pour le public adolescent et, malgré tout, une maison l’a refusé avant que Leméac l’accepte. Le thème de l’art et de la liberté d’expression qui l’accompagne est d’ailleurs omniprésent dans Charlotte Destin.

Marois regarde ainsi d’un oeil inquiet la censure qui plane un peu partout, et ce, jusque dans les arts. « Il y a un auteur qui vient d’être accusé pour avoir offert un texte qui serait une incitation à la pornographie. Je trouve ça super inquiétant… La justice qui entre dans la fiction et qui régente ce qu’on a le droit d’écrire ou pas… ça me fait très peur. Face à cette censure générale, je croyais que l’art permettrait justement de réagir et d’aller plus loin, mais on a l’impression que c’est le contraire qui est en train de se passer parce qu’on est hypersurveillés. C’est sûr qu’on ne s’adresse pas à tous les groupes d’âge de la même façon. Quand on écrit pour la jeunesse, on fait très attention. Plus le lectorat est jeune, plus on est conscient des mots choisis, des façons de faire, et ça, c’est bien normal. Mais le contexte est inquiétant. C’est pourquoi il ne faut pas se laisser faire et continuer d’écrire des choses qui nous semblent essentielles. Tant qu’on peut. »

Critique de «Charlotte Destin»

Charlotte débarque sur l’île X. Là-bas, tout le monde a une connaissance aiguisée des œuvres d’art, connaît les grands peintres, les grands artistes qui, au cours des siècles, ont enrichi l’imaginaire des hommes. Si la jeune fille n’a, pour sa part, aucune idée des Balthus, Picasso, Miro, Francis Bacon, elle dessine admirablement bien. Mais son talent est mal vu.

Comment se fait-il qu’elle ne reproduise pas les œuvres existantes comme tout le monde ? Qu’elle ne soit pas une copiste ? Comment ose-t-elle créer ses propres clichés ? Plongée au cœur d’un monde rigide et sans lumière, régenté par un roi imbu de lui-même, narcissique et insensible, Charlotte vit un parcours parsemé de violence, de haine, de trahison, et d’amour aussi un peu.

Le propos audacieux
Bien qu’étant une suite indirecte de Charlotte et l’île du destin (album écrit par Olivier Lasser et illustré par Stéphane Jorish, paru aux 400 coups, en 1998), Charlotte Destin n’a rien d’un livre pour les bambins. Le propos audacieux, mêlant le génie créateur, l’amour, le mal, le pouvoir, le tout saupoudré, bien sûr, de quelques coups sanglants, laisse transparaître toute la force de l’auteur.

Ce dernier joue habilement avec des univers en apparence disparates, le tout avec une aisance enviable. Le trait grotesque, à la fois fin, minutieux et artistique, du fabuleux Stéphane Jorish s’allie de façon naturelle au propos fort de Marois, à la réflexion sur la place de la création dans la société, sur la reconnaissance de l’art dans un monde aseptisé et, aussi, sur la soif de pouvoir.

Les personnages aux airs inquiétants, aux contours parfois inhumains, contribuent à créer une atmosphère à la fois intrigante et rebutante, un climat où règne une étrange odeur de trahison. Le duo offre au final une fable intrigante, reflet onirique, légèrement fantasmagorique, d’une société en mal de liberté. Fameux.

★★★★ 1/2

Extrait
« Charlotte est arrivée une heure plus tard. Je lui ai fait servir un gros repas et elle se gavait de fromage. Son appétit m’excitait. Était-elle aussi vorace dans l’intimité ? Elle bafouillait en projetant des particules de gruyère sur mon visage. — Charlotte, pourquoi t’es-tu enfuie de ton île ? — Vous connaissez l’île du destin ? — Je sais surtout que, sans moi, tu ne serais plus sur X. Si tu ne fais pas ce que je vais te demander, je ne pourrai plus te protéger. Savais-tu que le policier qui t’a libérée s’est suicidé ? Pour que mon avertissement soit encore plus clair, j’ai insisté : — Il avait reçu des menaces à cause d’un dessin que tu lui aurais remis. C’est illégal de produire des œuvres qui ne servent pas l’économie de notre île. Ce que tu fais sur la placette est tout juste toléré. »

Critique de «À une minute près»

Lucien, 15 ans, possède, comme tous les êtres humains de son époque, un don : la possibilité de rejouer un épisode de sa vie, d’effacer une erreur grave ou encore d’améliorer un moment décevant. Mais ce don, cette seconde chance — ou ce que les personnages appellent « la fonction » —, ne peut être utilisé qu’une seule fois dans toute l’existence.

Or, durant cet été vécu loin de la ville, Lucien, entouré de sa cousine, de quelques amis et d’un rival, explore des zones encore méconnues de lui-même pour comprendre que l’utilisation de « la fonction » ne se fait pas sans heurt.

Après avoir exploré le même sujet dans La fonction (La courte échelle, 2013), André Marois investit ici l’idée de choix qui reste intimement liée à la connaissance de soi et de ses propres pulsions. Si le va-et-vient entre le présent et le passé des personnages rythme le récit de façon logique, il nécessite toutefois quelques répétitions qui alourdissent la lecture.

L’utilisation de « la fonction » est envisagée par le personnage, vécue, racontée, mise en question, revécue en pensée, ce qui a parfois pour effet d’étirer le propos. Cette façon de faire permet en revanche de plonger dans les profondeurs de l’âme, d’explorer les zones d’ombre de l’être, la part de Mr. Hyde en nous. Jusqu’où peut aller l’être humain? À quel point peut-on faire confiance à l’autre ? Et à soi-même ?

L’idée maîtresse
La force de Marois, si elle ne repose pas nécessairement sur le rythme — qui reste malgré tout maintenu —, tient ici surtout à l’idée maîtresse qui sous-tend le récit, à ce fantasme prétentieux d’avoir une emprise sur le temps et les événements qui, bien qu’en apparence formidable, reste lourd de conséquences.

Un propos fort qui engendre la réflexion et la discussion, le tout tenu par des personnages entiers qui mettent en avant toute la complexité des rapports humains.
 

★★★ 1/2


Extrait
« Lucien se souvient parfaitement de l’avertissement que lui ont donné ses parents le jour de son huitième anniversaire. Son gâteau aux carottes préféré était devant lui, les bougies allumées. Il s’apprêtait à les souffler, quand son père lui a couvert la bouche avec sa main. Il lui a alors calmement expliqué le principe de la Fonction. Bien sûr, son fils en avait déjà entendu parler. Dans la cour de récréation, ses amis discutaient tous de ça. Ils attendaient le jour où ils accéderaient eux aussi au droit à l’erreur. C’était très jeune, mais on n’avait pas de contrôle là-dessus. Il valait mieux prévenir que guérir. — C’est une chance unique pour notre civilisation et pour toi. Tu dois donc te montrer à la hauteur lorsque tu décideras d’en profiter. »

Critique de «André et moi»

André a un accent qui lui vient de son pays d’origine, la France. Petit accent que l’on entend notamment lorsqu’il se met à chanter et il le fait souvent. Il aime aussi le suspense, surtout lorsque ce dernier reste confiné entre les pages d’un roman. Mais ce qu’il préfère, c’est se presser, courir, aller vite pour retrouver sa chambre et faire une sieste avec son chat.

C’est du moins ce qu’on apprend dans les quatre tout nouveaux titres parus dans la collection « Histoire de lire », aux Éditions Fonfon, et écrits ici par André Marois. Cette collection qui s’adresse aux premiers lecteurs, aux petits qui amorcent leur processus de lecture, compte cinq autres séries écrites et mettant en vedette des stars du monde de la littérature jeunesse au Québec.

Défilent ainsi les univers d’enfant des Simon Boulerice, Robert Soulières, Dominique Demers, Claudia Larochelle et Chloé Varin. La présentation graphique, uniforme d’une série à l’autre, est très formatée pour assurer une pleine lisibilité. Chacun des titres contient 112 mots, une phrase par page, qui trouve un écho dans l’illustration.

Le bagage littéraire
Ici, le ton humoristique de Marois est appuyé par le trait à la fois candide, caricatural et rafraîchissant d’Iris. Bien que l’illustratrice reprenne l’essence du propos présenté par Marois dans le récit, elle ajoute un contexte, un détail qui dépasse ainsi la simple relation fidèle entre le texte et l’image.

Au-delà de cette présentation pétillante, de la clarté des histoires inspirées d’un réel identifiable, la série permet de faire connaître les auteurs prolifiques, d’enrichir, mine de rien, le bagage littéraire des petits apprenants. L’idée de mettre en scène l’enfant André Marois — et non l’adulte — dans différentes situations rapproche d’autant plus le lecteur de l’auteur. Voilà une série qui allie avec finesse humour, culture et quotidien dans une ronde des plus invitantes.

★★★★


Extrait
« André Marois, auteur : “André se demande ce que signifie le refrain d’une chanson apprise à l’école primaire : gobida gobidu pen pen dubidu gob gobidabiduˮ — Iris, illustratrice : “Iris aussi chante tout le temps, mais jamais devant les gens. Il y a juste son chat Salopette qui l’entend chanter, tous les jours, à tout moment. Pauvre Salopette !ˮ »

André et moi // À une minute près // Charlotte Destin

★★★★

André Marois et Iris, Fonfon, Montréal, 2019, 16 pages // André Marois, Leméac, Montréal, 2019, 144 pages // André Marois et Stéphane Jorish, Somme toute, Montréal, 2019, 96 pages