«Fauchés»: Plongée au cœur de la pauvreté

De son expérience et de ses constats, Darren McGarvey a tiré un vibrant pamphlet-témoignage, lauréat du prestigieux prix Orwell 2018, qui récompense les œuvres rapprochant la politique du grand public.
Photo: Daniel Sorabji Agence France-Presse De son expérience et de ses constats, Darren McGarvey a tiré un vibrant pamphlet-témoignage, lauréat du prestigieux prix Orwell 2018, qui récompense les œuvres rapprochant la politique du grand public.

« La pauvreté, ça ne se limite pas à ne pas avoir d’emploi, c’est n’avoir aucune marge d’erreur au quotidien malgré le stress et l’incertitude perpétuels ; ce sont aussi les séquelles sur le mental et le corps. Et les enfants qui grandissent dans un environnement aussi chaotique peuvent être marqués à vie », fulmine Darren McGarvey.

Rappeur écossais, connu sous le nom de Loki, McGarvey a vécu la misère dans le quartier Pollock, à Glasgow. La colère et la violence y sont omniprésentes. Le stress émotionnel quotidien cause des problèmes tels la suralimentation compensatoire, le tabagisme, la dépendance au jeu, l’alcoolisme et la toxicomanie. L’horizon est bouché. L’individu suffoque. La pauvreté, comme des sables mouvants, « vous engloutit malgré les efforts que vous pouvez faire pour vous arracher à son emprise ».

De son expérience et de ses constats, McGarvey a tiré ce vibrant pamphlet-témoignage, lauréat du prestigieux prix Orwell 2018, qui récompense les oeuvres rapprochant la politique du grand public. À son propos, J. K. Rowling, auteure de la saga Harry Potter, a parlé d’« un livre nécessaire ».

McGarvey nous rappelle l’existence de tous ces exclus abandonnés de Grande-Bretagne. Il veut porter leur voix, comprendre et expliquer leur colère. Sa plume, acide et incisive, entrecroise autobiographie, critique sociale et politique lucide.

La partie autobiographique pourrait s’intituler « mémoires de la misère » : pauvreté extrême, mère pyromane, alcoolique et toxicomane, famille dysfonctionnelle, troubles mentaux, et dépendance aux drogues. Sans abri à 18 ans, il est devenu tout ce qu’il avait « craint et haï enfant », rage-t-il.

Sa critique sociale et politique est sans appel. Ni la gauche ni la droite ne saisissent toute la complexité de la pauvreté. McGarvey peste contre les inégalités de classe et insiste sur le lien entre pauvreté et maltraitance infantile.

Il en a contre les programmes sociaux et d’accès à l’emploi qui, aussi idéalistes soient-ils, ont pour effet pervers de dicter la voie aux démunis, sans leur demander leur avis. C’est vrai qu’il s’avère difficile de comprendre ce qu’est la pauvreté sans l’avoir soi-même vécue.

L’État ne peut tout résoudre. Éradiquer la pauvreté exigera un consensus politique encore jamais vu. Pourtant, il n’y a aucun apitoiement, aucun misérabilisme ni aucune résignation chez McGarvey.

Ce ne sont jamais « les autres » qui sont responsables, comme le scande le slameur Abd Al Malik, mais l’individu, toujours, maître de ses comportements, de ses idées.

Ainsi, des pages se veulent un hymne rafraîchissant et puissant au pouvoir que l’individu peut exercer sur sa destinée : « Regarder mes problèmes en face m’a aidé à prendre les rênes de ma vie », constate le rappeur.

Cet ex-toxicomane et ex-alcoolique ne vise pas la transformation du « système ». Il appelle plutôt au dialogue. Il invite chacun à assumer ses responsabilités, pour s’en sortir. Le lecteur, lui, ne sort pas indemne de ces pages enflammées qui le mettent en face de ses propres préjugés, notamment.

Fauchés: Vivre et mourir pauvre

★★★★

Darren McGarvey, Autrement, Paris, 2019, 334 pages