«Le dernier des snoreaux»: fou mais pas idiot

Abla Farhoud mène son protagoniste à parler de solitude et de fatigue.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Abla Farhoud mène son protagoniste à parler de solitude et de fatigue.

Narrateur des plus attachants, Ibrahim Abou-Snobara, dit Snoreau, se présente d’emblée comme vieux et fou. Précision : « Fou, mais pas idiot. » Protagoniste verbomoteur, tour à tour drôle, tendre et bouleversant, il raconte la mort de son frère. La rencontre de ses parents. Le lien qui l’unit à ses cinq soeurs chéries, Madone, Doctoresse, Présidente, Écrivaine, Musicienne , par lesquelles il aimerait se faire sauver, « je vous en prie ».

Sous la plume si juste et vivante d’Abla Farhoud, Ibrahim devient ainsi cet ami sensible et étonnant qui nous parle sans reprendre son souffle. Qui nous livre ses impressions de « l’hôpital protestant pour aliénés, communément appelé Douglas » où il a « un abonnement ». Qui nous relate sa récente visite au Salon du livre où il se pose un instant pour observer le sourire de Michel Tremblay, le bonheur de Simon Boulerice.

Parce qu’Ibrahim aime citer les écrivains. Beaucoup. « Pas pour faire le frais chié, mais pour les garder vivants. » Après tout, « ils n’ont pas travaillé comme des malades à peaufiner chaque phrase pour qu’on les oublie à mesure ».

C’est pourquoi Charles Aznavour se glisse dans ses mots. Puis Jean Leloup. Et Diane Dufresne. Grand cinéphile qui aime regarder les Oscar et se laisser bercer par les « Oh my God Oh my God Oh my God » des vedettes, cet «héros déchu» contemplatif rappelle également que « la guerre la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal ».

D’ailleurs, lorsqu’il tente de mettre le doigt sur l’une de ces guerres, il ne sait plus trop à laquelle il souhaite faire référence. Et il se met à défiler, sans virgule, les trop multiples possibilités. « La Deuxième la balkanique la mésopotamienne l’irakienne la palestinienne encore et encore ou celle du Darfour de Bosnie de Syrie d’Afghanistan d’Irlande ou l’une de toutes les guerres d’indépendance des pays d’Afrique de l’Ouest de l’Est du Sud et celles d’Afrique du Nord… »

Le 80 au pays des merveilles

Séparant son roman en segments qui semblent suivre le rythme-mitraillette des pensées de son personnage, Abla Farhoud allie subtilement au choix d’écrire à la fois sur la maladie mentale et sur le passage du temps. « Ça va pas, la tête ! La folie, passe encore, ça peut être drôle, mais la vieillesse en plus ! »

C’est donc en dotant cet homme qui se dit «fêlé cinglé exalté dépossédé déprimé morose mélancolique tourmenté» d’un regard franc, sans filtre, à la fois ciselé et naïf, que l’écrivaine et dramaturge montréalaise née au Liban le mène à parler de solitude et de fatigue. De ses « vieux jours, c’est-à-dire maintenant ». Des crises que sa maladie lui fait vivre. Qui le laissent « le corps en feu ». Et ses observations, livrées de façon directe, frappent autant qu’elles surprennent : « Je suis tout à fait seul maintenant, même pas les ronflements de mon voisin pour me tenir compagnie. Il est décédé. »

De ces pages où le bus de la ligne 80 prend un aspect presque magique (« C’est la grotte de Lascaux, la caverne d’Ali Baba, des merveilles pour qui veut ouvrir les yeux et entendre ! ») ressortent la nécessité de ne pas tenir la vie pour acquise, de faire attention aux autres, de les écouter. Une perle d’humanité.

Le dernier des snoreaux

★★★★

Abla Farhoud, VLB Éditeur, Montréal, Québec, 2019, 200 pages