«Ce que savait la nuit»: homicide non résolu

Dans son plus récent polar, le Suédois Arnaldur Indridason s’inspire des conséquences bien réelles des changements climatiques sur nos vies.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse Dans son plus récent polar, le Suédois Arnaldur Indridason s’inspire des conséquences bien réelles des changements climatiques sur nos vies.

Malgré ce que prétendent certains dirigeants politiques bornés, disons, les changements climatiques ont déjà des répercussions sur nos vies… et cela se traduit concrètement dans le plus récent livre d’Arnaldur Indridason.

Ici, un groupe de touristes allemands en expédition sur le Langjökull, un glacier qui recule à une vitesse vertigineuse, tombe par hasard sur un cadavre dont le visage émerge de la paroi glacée. La découverte déclenchera la reprise d’une enquête — un véritable cold case ! — abandonnée plus d’un quart de siècle auparavant.

Hanté

Les fans d’Indridason retrouveront Konrad, un policier maintenant à la retraite déjà rencontré dans la Trilogie des ombres, publiée chez le même éditeur. Personnage complexe, Konrad a mal vieilli ; aigri, hanté par la mort de sa femme comme par cette enquête qu’il n’a pas su résoudre trente ans avant, il hésite à se joindre aux policiers qui reprennent les recherches maintenant que le glacier a recraché le corps de la victime. D’autant que le principal suspect d’alors, Hjaltalin, est remis sous les verrous même s’il clame toujours son innocence…

 

Le vieil enquêteur accepte de jouer le rôle de « conseiller » et reprend l’affaire alors que Hjaltalin a tout juste le temps de nier encore sa culpabilité avant de succomber à un cancer.

La nouvelle enquête ne mène à rien de neuf et les policiers sont toujours persuadés que Hjaltalin est bien le coupable. Konrad, lui, ne peut s’y résoudre, malgré l’hostilité de ses anciens collègues ; les échanges se font de plus en plus acrimonieux… Il se met alors à explorer une piste parallèle : celle d’un possible témoin du meurtre renversé par un chauffard quelques années avant que le cadavre de la victime apparaisse, rejeté par le Langjökull.

Lentement, doutant de lui-même tout autant que du sort du monde, Konrad remontera ce fil jusqu’à ce qu’il trouve un lien entre d’anciens témoins et de tout nouveaux que les premières recherches n’avaient pas réussi à identifier. Envers et contre tous, il apaisera finalement sa conscience en mettant la main sur les vrais coupables.

C’est encore par son rythme et par son souffle intimiste — et grâce aussi à la complicité du traducteur Éric Boury — que l’écriture d’Indridason s’impose avec une maîtrise inimitable. Les personnages qu’on rencontre ici n’ont rien d’univoque ; ce sont des êtres complexes souvent à la recherche de leur véritable identité, comme nous tous.

L’intrigue policière révèle les faits un à un, lentement, méthodiquement, comme toujours chez Indridason, faisant d’abord ressortir leur impact sur les hommes et les femmes qui les ont vécus. Un peu comme si tout cela n’était qu’un prétexte pour analyser en profondeur la trace des ravages du temps sur chacun de nous. Salutaire…

Extrait de «Ce que savait la nuit»

« Konrad en savait assez. Il remercia Johanna et médita sur toutes les femmes qu’il avait croisées et qui avaient menti pour leurs maris ou leurs compagnons, ces femmes aidantes, conciliantes, innocentes.

— Oui elle s’appelait Salomé, conclut Johanna en lui serrant la main. Je savais que c’était un prénom biblique. Ce n’est pas elle qui… je suis pourtant allée au catéchisme, je devrais savoir ça. Ce n’est pas elle qui a demandé la tête de Jean-Baptiste sur un plateau d’argent ? La petite danseuse ? Elle s’appelait Salomé, n’est-ce pas ?

Konrad franchit la porte. Ce n’était sans doute pas un simple hasard. Le nom de Salomé n’était pas courant en Islande. C’était la petite amie de Hjaltalin. Et la camarade de classe de Bernhard.

— Oui, c’est bien elle, répondit Konrad. La petite danseuse qui nous a apporté la tête de Hjaltalin sur un plateau d’argent, murmura-t-il en refermant la porte. »

Ce que savait la nuit

★★★ 1/2

Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Métailié «Noir», Paris 2019, 285 pages