«Lincoln au Bardo»: le bal des fantômes

Le livre de George Sanders présente un Lincoln marqué par le deuil et la mort de trois des quatre enfants qu’il a eus avec Mary Todd, décédés avant d’arriver à l’âge adulte.
Photo: HO/The National Archives/ Agence France-Presse Le livre de George Sanders présente un Lincoln marqué par le deuil et la mort de trois des quatre enfants qu’il a eus avec Mary Todd, décédés avant d’arriver à l’âge adulte.

Selon la Bibliothèque du Congrès, à Washington, plus de 16 000 ouvrages auraient été consacrés à Abraham Lincoln (1809-1865), le 16e et le plus grand président de l’histoire des États-Unis d’Amérique — 6 pieds quatre pouces —, assassiné par un sympathisant sudiste quelques jours à peine après la fin de la guerre de Sécession en 1865.

Self-made man né dans une simple cabane en rondins à la frontière du pays, trois des quatre enfants qu’il a eus avec Mary Todd sont morts avant d’arriver à l’âge adulte. C’était l’époque. Un temps pas si lointain où la mort et le deuil faisaient partie du quotidien de toutes les familles.

Et c’est en partie ce que raconte Lincoln au Bardo, de George Saunders, un « roman expérimental » virtuose qui a reçu le Man Booker Prize en 2017, l’un des prix littéraires les plus convoités dans le monde anglo-saxon. Particulièrement original dans sa forme, le tout premier roman de l’écrivain américain, connu pour l’acuité de son humour, est une immersion dans le réalisme magique. Né en 1958, ancien ingénieur en géophysique qui a fait tous les métiers, Saunders est l’auteur de quatre recueils de nouvelles, dont trois ont été traduits en français : Grandeur et décadence d’un parc d’attractions, Pastoralia et Dix Décembre.

Inconsolable président

Le 20 février 1862 à la Maison-Blanche, alors qu’Abraham Lincoln et son épouse donnent une fête pour la haute société de Washington. Au même moment, à l’étage, leur fils Willie, 11 ans, est emporté par la fièvre typhoïde qu’il combattait depuis plusieurs jours. Un épisode réel qui va laisser Lincoln inconsolable, « dépourvu de tout pouvoir dans ce brutal royaume nouvellement surgi », sonnant en quelque sorte le début de la fin, lui qui souffrira de dépression pendant les trois années qu’il lui reste à vivre.

Entre la chambre de l’enfant et la crypte du cimetière, pour l’essentiel le roman se déroule dans une sorte de lieu intermédiaire, quelque part entre la mort et la réincarnation, là où les morts n’auraient pas conscience de leur nouvelle condition. Un concept inspiré de la tradition bouddhiste tibétaine — l’auteur étant lui-même bouddhiste pratiquant.

La grande originalité de Lincoln au Bardo, à l’heure où on croyait le formalisme mort et enterré, réside dans sa narration prise en charge par les 166 personnages du livre : collage d’extraits de biographies, d’essais historiques, de témoignages, de coupures de presse, bribes de personnages réels ou inventés.

Mais en plus de toucher à l’insurmontable deuil d’un enfant, on y retrouve aussi le saisissant portrait d’une époque et d’un pays en pleine guerre civile où passent soldats massacrés, suicidés et anciens esclaves.

Mécanique huilée d’une prodigieuse vivacité, polyphonie parfois déroutante sans être jamais froide, Lincoln au Bardo est une hypnotisante procession de fantômes flottants, un conte métaphysique dantesque, un chant de deuil et de mélancolie.

Extrait de «Lincoln au Bardo»

« [Lincoln] n’avait aucune autorité sur son foyer. Ses enfants faisaient peu ou prou ce qu’il leur plaisait. Il tolérait la plupart de leurs frasques et ne les refrénait en rien. Il ne les grondait jamais ni même ne leur adressait le moindre froncement de sourcils paternel.

Vie de Lincoln, de William H. Herndon et Jesse W. Weik

Il disait toujours “C’[est mon] plaisir que de voir mes enfants évoluer librement — heureux et affranchis de la tyrannie parentale. L’amour est la chaîne par laquelle un enfant est prisonnier de ses parents.ˮ

Wilson et Davis, op. cit., témoignage de Mary Lincoln »

Lincoln au Bardo

★★★★

George Saunders, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty, Fayard, Paris, 2019, 400 pages