«Suzanne Travolta»: rien à voir avec John

Pas étonnant que le légendaire éditeur Paul Otchakovsky-Laurens soit tombé sous le charme ensorcelant de cette narration valorisant un mélange de gravité et de jeu, de contrôle et de délire, de révérence pour l’art du récit et de désir de le triturer, auquel sa maison a souvent été associée.
Photo: P.O.L. éditeur Pas étonnant que le légendaire éditeur Paul Otchakovsky-Laurens soit tombé sous le charme ensorcelant de cette narration valorisant un mélange de gravité et de jeu, de contrôle et de délire, de révérence pour l’art du récit et de désir de le triturer, auquel sa maison a souvent été associée.

Ne cherchez pas trop longtemps pourquoi la Suzanne Travolta qui donne son nom au premier roman d’Élisabeth Benoit s’appelle ainsi. Son auteure elle-même ne saurait vraiment expliquer ce choix onomastique à l’image de son livre suave, mystérieux et parfois dingo, une des plus enthousiasmantes surprises de la saison.

« Honnêtement, je n’ai pas souvenir. C’est là depuis les premières versions du texte, mais pourquoi ? C’est vrai que c’est un beau mot, Travolta, mais ça n’a rien à voir avec John, hein », raconte au bout du fil la Québécoise qui vit dans la région parisienne depuis 2008, où elle travaille comme programmeuse informatique.

Rien à voir avec la star de Grease, non, à moins que vous choisissiez de lire dans ce titre une référence — très oblique — à la relation liant Marie-Josée à son frère Laurent, un comédien médiocre et immensément populaire, dont on imagine aisément le manteau de cheminée rempli de trophées Artis. Si John Travolta avait une sœur baptisée Suzanne, peut-être serait-elle aussi obnubilée que Marie-Josée par sa vedette de frangin.

La Suzanne Travolta d’Élisabeth Benoit, elle, habite le Mile-End, très précisément au 5399, rue Waverly. Elle est la voisine de cette Marie-Josée, une scénographe sans histoire qui commet un suicide. Elle fera connaissance, lors de ses funérailles, avec ceux qui l’entouraient et qui tentent d’éclaircir les raisons de son geste : sa meilleure amie Georgia, son ami d’enfance Ray et ce fameux frère, d’abord imbuvable, puis de moins en moins.

Avait dit untel, avait dit un autre, avait dit, avait dit, avait dit : tout ce roman se déploie par couches de discours rapportés par cette insaisissable Suzanne, narratrice à la voix poreuse que tous les personnages s’arrogeront. Ça jase, ça médit, ça s’emporte, ça s’épanche au sujet de leurs amours, de leurs parents insupportables, de leurs relations avec la défunte, pendant que le texte multiplie les détours, trace des boucles et tend ses pièges grâce à des phrases entêtantes, pleines de leitmotivs. Nous sommes dans un Mile-End d’avant la disneyification, où se côtoient les vieux messieurs italiens, les fainéants magnifiques, les petits criminels et les m’as-tu-vu ridicules de l’écosystème médiatico-culturel.

Et se dessine peu à peu une conception tout à fait évanescente de l’identité, qui ne serait peut-être rien de plus que la somme de ce qui a été dit à notre sujet, dans la mesure où cette Marie-Josée ne semble pas avoir été la même pour tous ses proches. Se dessine aussi peu à peu une conception de la fiction littéraire préférant aux conclusions franches les ficelles en suspens, les culs-de-sac et les digressions. Conception casse-gueule, s’il en est, qu’Élisabeth Benoit embrasse avec une rare maîtrise, dans ce faux polar qui aurait enragé Tchekhov, selon qui il ne faut jamais placer un fusil chargé sur scène s’il n’apporte rien à l’histoire.

« C’est un peu le mouvement de la vie tout ça, observe la fille de l’écrivain et journaliste Jacques Benoit (Jos Carbone). Dans le film américain typique, on va tout résoudre, tout ce qui commence finit, mais dans la vie, les choses commencent et ne se terminent pas. Tout change de direction. »

Électrisée

Non seulement Élisabeth Benoit n’est-elle que la deuxième Québécoise à faire paraître un livre aux éditions P.O.L. (après Drame privé de Michael Delisle en 1990), elle comptera parmi les dernières recrues repérées par leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, mort tragiquement le 2 janvier 2018 dans un accident de voiture en Guadeloupe.

« J’ai envoyé mon manuscrit en octobre 2017 et le 31 décembre 2018, à 16 h 36, j’étais à la campagne, et j’ai reçu un mail de Paul Otchakovsky-Laurens qui me demandait : “Est-ce que vous voulez bien me téléphoner à partir du 5 janvier ?” J’étais électrisée. »

Pas étonnant que le légendaire éditeur, avec qui elle n’aura jamais la chance de s’entretenir, soit tombé sous le charme ensorcelant de cette narration valorisant ce même mélange de gravité et de jeu, de contrôle et de délire, de révérence pour l’art du récit et de désir de le triturer, auquel sa maison a souvent été associée.

Je voulais être dans l’ambivalence et dans l’exagération, parce que je crois à l’exagération

Chargé d’enquêter avec son partenaire Mike sur l’existence de Suzanne, un second narrateur, Bob, incarnera ainsi tous les clichés du roman noir empestant le whisky bon marché et la fumée de cigare. Des passages spirituellement facétieux écrits « comme s’il s’agissait de la traduction d’un roman américain », alors que le reste du livre, lui, menace souvent de ployer sous le poids de ses obsessions, quand soufflent des bourrasques de colère ou de lyrisme.

« Je voulais être dans l’ambivalence et dans l’exagération, parce que je crois à l’exagération », fait valoir l’auteure au sujet entre autres de ses personnages qui s’aiment et se détestent. « Il faut, en écrivant, essayer de dépasser, d’aller trop loin, de dire des choses qui peuvent sembler un peu scandaleuses, un peu désagréables. »

Toujours entre l’existentiel et le trivial, Suzanne Travolta est ce genre de roman qui parle de la mort d’un côté de la page et qui se permet de l’autre de gloser sur les mérites du latte servi dans ces lieux mythiques du Mile-End et de la Petite Italie montréalaise que sont l’Olimpico et le Caffè Italia (tout en suggérant qu’il n’y a pas plus ridicule que consacrer autant d’énergie à débattre de café). Rare réponse sans équivoque d’Élisabeth Benoit : « Je préfère le café à l’Olimpico. »

Extrait de «Suzanne Travolta»

« Les soi-disant relations sociales sont une des pires choses qui soient, nous nous abîmons dans ces soi-disant relations sociales, qui en réalité ne sont que des jeux de rôle, chacun dit ce qu’il doit dire, chacun crache ce qu’on attend de lui, personne n’écoute personne et chacun s’écoute parler. Tous ces gens que nous fréquentons, toutes ces conversations que nous avons et qui sont en réalité une perte de temps absolue, je vais dans une soirée et ensuite je rentre chez moi et je me demande ce que j’ai bien pu aller faire là, chaque fois que je rentre d’une de ces soirées je constate que cette soirée n’a pas été à la hauteur, je me suis tout simplement abîmé dans cette soirée et je ne reviens à moi qu’une fois sorti de cette soirée, on m’a nourri et abreuvé et soi-disant diverti, mais en réalité je me suis empiffré et soûlé et dévoyé. La vie me coule entre les doigts et ne revient plus, avait dit le frère. »

Suzanne Travolta

★★★★

Élisabeth Benoit, Éditions P.O.L, Paris, 2019, 256 pages