«La pomme et l’étoile»: seconds débuts

L’essai d’Étienne Beaulieu s’intéresse aux deux hommes qui comptent parmi les figures les plus importantes de l’histoire de l’art au Québec.
Photo: Audrée Wilhelmy L’essai d’Étienne Beaulieu s’intéresse aux deux hommes qui comptent parmi les figures les plus importantes de l’histoire de l’art au Québec.

Au milieu du chemin de notre vie, après avoir trébuché sur quelques pierres, il arrive qu’on se relève et qu’on ne reconnaisse plus les lieux.

« Ce livre aurait dû parler de choses très ennuyeuses, mais il parlera finalement de femmes et d’amour fou », commence Étienne Beaulieu dans La pomme et l’étoile, un essai dans lequel il revisite, à la lumière de sa propre trajectoire accidentée, les parcours d’Ozias Leduc et de Paul-Émile Borduas.

À vrai dire, si on y retrouve quelques femmes et un peu de passion amoureuse, La pomme et l’étoile s’intéresse d’abord et surtout à ces deux hommes, qui comptent parmi les figures les plus importantes de l’histoire de l’art au Québec. « La symétrie entre ces deux hommes est si parfaite qu’elle semble taillée dans une légende de pierre », estime Étienne Beaulieu.

Et il y est question de ruptures. À commencer par celles, multiples, à la fois intimes et artistiques, vécues par le célèbre auteur du Refus global, mort en exil à Paris en 1960. Aux yeux de l’essayiste, la coupure qu’il instaure avec ce manifeste révolutionnaire est avant tout une rupture avec son maître Ozias Leduc et ses « vastes espaces silencieux ».

Rien ne compte au fond que l’amour donné à la vie et surtout à nos propres enfants

S’identifiant tour à tour à l’un et à l’autre, tout en constatant la « bizarre symétrie de leur parcours » en dépit de leurs divergences parfois radicales, Étienne Beaulieu, né à Québec en 1974, en profite pour prendre la mesure et tirer des leçons de ses propres recommencements.

À commencer par ses ruptures amoureuses, dont une « déflagration intime » qui semble l’avoir particulièrement ébranlé. Et puis cette autre rupture, peut-être plus profonde, avec l’établissement universitaire auquel il avait consacré la majeure partie de son énergie intellectuelle depuis une vingtaine d’années. Professeur de littérature à l’Université du Manitoba, il enseigne aujourd’hui au Cégep de Drummondville.

L’académisme

Introduction laborieuse, phrases parfois ampoulées, formules rhétoriques : à travers ces réflexions parfois lumineuses, on sent que l’auteur, qui estime avec ce nouvel opus s’être « mis au monde », ne s’est pas encore entièrement détaché de l’académisme avec lequel il dit avoir rompu. Hésitant entre le savant et l’intime, Étienne Beaulieu n’a peut-être au fond pas terminé sa mue — comme on le dirait d’une voix, même d’une voix littéraire.

Cofondateur des cahiers littéraires Contre-Jour, l’auteur de Splendeur au bois Beckett (Alias, 2018) et de Trop de lumière pour Samuel Gaska (Lévesque, 2014), comme son héros déchiré entre l’art et le réel, s’était donné un but à travers ce livre : tenter de comprendre le sens de sa vie et de son époque.

Et si La pomme et l’étoile jette de trop faibles lumières sur le monde dans lequel on vit, sur un plan plus personnel, l’essayiste estime que « rien ne compte au fond que l’amour donné à la vie et surtout à nos propres enfants ».

L’auteur sera au SILQ samedi.

Extrait de «La pomme et l’étoile»

«Ozias Leduc adore la figure et passe sa vie avec la même femme, alors que Borduas s’en défait, adopte l’abstraction et laisse à ses enfants une vie d’errance affective. Je ne prends parti pour aucun de ces deux hommes ni pour aucune de leur manière d’être : je mets seulement devant les yeux du lecteur la bizarre symétrie de leur parcours et toute la dimension exemplaire qui s’y joue.»

La pomme et l’étoile

★★★

Étienne Beaulieu, Varia, Montréal, 2019, 206 pages