«Psychotropes et tueries de masse»: meurtres sur ordonnance

L’enquête fouillée de Roger Lenglet se lit comme un roman qui donne froid dans le dos.
Photo: DR L’enquête fouillée de Roger Lenglet se lit comme un roman qui donne froid dans le dos.

En décembre 2016, une étude sur la santé mentale des pilotes de ligne, dont ceux du Canada, révélait que 12 % d’entre eux étaient au seuil de la dépression et que 4 % étaient suicidaires. Certains commirent le pire, comme Andreas Lubitz, qui, le 24 mars 2015, fit délibérément s’écraser dans les Alpes françaises l’Airbus 320 qu’il copilotait.

L’enquête mit au jour sa consommation de lorazepam, un psychotrope prescrit contre les troubles anxieux. Fait peu relevé dans les médias : il peut aggraver les envies suicidaires.

Le geste monstrueux de Lubitz est désigné sous le néologisme de « meurtre-suicide ». Cet acte a souvent pour origine un traitement médicamenteux à base de psychotropes comme les antidépresseurs, soutient le lanceur d’alerte Roger Lenglet.

Son enquête fouillée se lit comme un roman qui donne froid dans le dos. Elle nous plonge au coeur des psychotropes prescrits en grande quantité et de leur rôle dans nombre de tueries de masse ; rôle qui revient avec une fréquence ne permettant plus « de les traiter comme une donnée périphérique ».

Les «school shooters»

Outre le monde de l’aviation, Lenglet cite des exemples de carnages commis par des school shooters comme Adam Lanza, 20 ans, auteur de la tuerie de Sandy Hook en décembre 2012, qui fit 26 victimes. Avant de passer à l’acte, ce dernier avait fait l’objet d’un traitement au Celexa, « un antidépresseur ISRS très proche de celui d’Andreas Lubitz ».

Lenglet nuance toutefois son propos : « C’est l’addition de facteurs psychologiques et sociaux qui réunit les conditions [pour commettre un tel geste], l’antidépresseur […] pouvant faire office de désinhibiteur. »

L’ouvrage dresse un portrait aussi troublant de la consommation des psychotropes chez les combattants de toutes sortes. Adrénaline et amphétamines constituent « des outils essentiels » dans la planification et la réalisation d’attentats-suicides perpétrés par des djihadistes, car ils insufflent énergie, effacement du sentiment de peur et euphorie.

Il en va de même pour les enfants soldats d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine dont l’intoxication aux psychotropes se révèle de plus en plus systématique, selon l’UNICEF.

Les psychotropes font aussi partie de l’arsenal des forces régulières, y compris canadiennes. De fait, nos soldats peuvent se doper à l’Alertec, un psychostimulant puissant. Bien qu’elle n’ait jamais été formellement accusée, la pharmacopée du guerrier serait-elle responsable, en partie du moins, de certaines folies assassines de militaires et du suicide de vétérans ?

Avec cet essai percutant, Lenglet soulève une inquiétante question : « Et si ces traitements aux psychotropes participaient à la prolifération des coups de folie meurtriers ? »

Il soutient que « l’opinion publique tarde encore à avoir une juste représentation de [leur] consommation [alors que] leur rôle reste confus ou ne retient guère l’attention des médias ». Et pour cause.

Sur fond de cachotteries et de secret médical, un lucratif marché pour l’industrie pharmaceutique est en jeu. Un marché à la puissance pourtant destructrice.

Psychotropes et tueries de masse

★★★ 1/2

Roger Lenglet, Actes Sud, Arles, 2019, 186 pages