«J’ai refait le plus beau voyage»: le livre anti-chicane de Josée Boileau

La lettre d’amour de Josée Boileau s’adresse à un peuple moins divisé que dans le miroir médiatique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La lettre d’amour de Josée Boileau s’adresse à un peuple moins divisé que dans le miroir médiatique.

« Je me trompe peut-être », répétera Josée Boileau à quelques reprises au cours de notre conversation, une précaution digne d’une autre époque, à l’heure des coups de gueule à tous les vents et des affirmations péremptoires. Mais n’allez surtout pas croire que l’ancienne rédactrice en chef du Devoir manque de conviction. Réjouissons-nous plutôt que la journaliste chevronnée ne perde jamais de vue qu’une analyse sociopolitique — même la plus rigoureuse — est toujours tributaire du regard de celui qui l’élabore, et qu’il n’y a pas plus suspect que celui qui ne doute jamais.

« Pour se démarquer, plusieurs chroniqueurs vont forcer le trait, mais je ne suis pas sûre que ça contribue au débat public », observe celle qui commente l’actualité au micro du 15-18 sur ICI Première, ainsi que dans Châtelaine. Elle présente ces jours-ci J’ai refait le plus beau voyage, un portrait affectueux mais pas jovialiste du Québec contemporain contemplé à la lumière de la chanson de Claude Gauthier de 1972. « Si les gens s’attendent à des prises de position extrêmement fermes, ce n’est pas le bon livre pour eux. »

Indépendantiste attristée par la mise au rancart d’un projet ayant animé une bonne partie du Québec depuis plus de 40 ans. Féministe parfois interloquée par l’atomisation des luttes que portent ses alliées. Progressiste préoccupée par l’avancée de la droite. Josée Boileau ne brûle pas d’envie de célébrer lorsqu’elle se rend en 2017 à la place des Festivals afin d’assister au spectacle de la Fête nationale.

« Bref, collectivement, je n’avais pas le moral », écrit-elle dans l’introduction de son nouvel essai, une phrase à la syntaxe singulière résumant pourtant parfaitement la nature à la fois intime et sociale de cet exercice né d’un désir de raviver en elle la fierté d’être Québécoise. « Quand on est journaliste, on cherche toujours la bête noire, on cherche ce qui ne va pas bien dans une société et je n’ai pas de problème philosophique avec ça, mais j’avais envie, avec ce livre-ci, de prendre les choses autrement, de chercher ce qui nous unit positivement », explique celle qui aura été inspirée par la relecture du Plus beau voyage offerte ce soir de Saint-Jean par les représentants du Québec pluriel que sont Gardy Fury, Patrice Michaud, Charlotte Cardin et Shauit. « J’étais émue de constater qu’on pouvait encore être juste bien, tout le monde ensemble. »

Au-delà des dissensions

Lettre d’amour adressée à un peuple moins divisé que ce que le miroir médiatique permet de croire, J’ai refait le plus beau voyage se veut d’abord et avant tout « un livre anti-chicane » mettant en exergue les liens historiques, culturels et humains solidarisant ceux qui habitent cette province, alors que « l’on insiste trop sur nos divisions », regrette Josée Boileau.

« Je ne crois pas qu’il faut que nous arrivions à des consensus sur tout, mais on peut chercher à ne pas toujours exploiter le climat d’invectives que nourrissent les réseaux sociaux. Au risque de passer pour naïve, je voulais me rappeler comment on a pu traverser tous ensemble certaines dissensions au cours de notre histoire. Je voulais montrer ce qu’on avait fait de bien. »

Je pense qu’on est encore capables de bâtir des solutions collectives, mais il y a certainement une social-démocratie à retravailler

C’est donc d’une certaine idée du Québec gourmand, festif, ouvert, féministe, préférant la simplicité du tous-à-la-même-table que la rigidité des hiérarchies, que fait l’éloge l’auteure, en assumant son parti pris indéniablement optimiste, bien que sans taire ce qui nourrit chez elle de la crainte, dans un chapitre consacré à l’avenir du français. « Je ne suis pas vraiment inquiète pour la langue des échanges quotidiens, mais davantage pour l’univers culturel. La télé est encore un grand rassembleur et peut-être que dans 20 ans, ce ne sera plus le cas. Peut-être que notre télé va s’effacer derrière Netflix si nos gouvernements ne font rien. »

Elle raconte dans un grand éclat de rire — « ça va trahir mon âge » — avoir suivi adolescente des cours de ballet jazz donnés au son d’une trame sonore strictement franco-québécoise. « Ça devrait encore être des réflexes de chanter en français à la télé, ou dans les spectacles scolaires. C’est une préoccupation qu’on a complètement évacuée et ça m’inquiète, parce qu’une langue charrie une civilisation, une culture, une manière d’être. »

La guerre pas nécessaire

« J’aimerais qu’on se préoccupe davantage de bien-être humain plutôt que de nous perdre dans les mots “gestion”, “rendement”, “efficacité” », rêve Josée Boileau dans J’ai refait le plus beau voyage. Elle ajoute en entrevue refuser de croire que l’élection de la CAQ signale la mort de l’idéal progressiste du Québec de la Révolution tranquille, celui des grands projets et du filet social à mailles serrées.

« La droite de la CAQ n’est pas la droite de Trump ou de Doug Ford, alors relativisons », plaide-t-elle, en nuançant encore une fois une lecture trop tranchée de la situation politique actuelle. « Je pense qu’on est encore capables de bâtir des solutions collectives, mais il y a certainement une social-démocratie à retravailler. »

Aventure inclusive et essentiellement joyeuse, le voyage de Josée Boileau carbure à sa foi en ce que le dialogue permet, au Québec, de dénouer (presque) tous les conflits. « C’est en se parlant qu’on avance ! Si tu refuses d’entrer en dialogue avec les autres, avec ton patron que tu trouves macho, t’avances pas, t’es toujours dans la confrontation. Ça mène à rien, la confrontation, ou à pas grand-chose, à part beaucoup d’amertume. On a le droit d’avoir des débats sociaux, on a le droit de diverger d’opinions, mais on n’a pas le droit d’en faire des guerres, même des guerres de mots. Ce n’est pas nécessaire. »

L’auteure sera au SILQ samedi et dimanche.

J’ai refait le plus beau voyage

Josée Boileau, Somme toute, Montréal, 2019, 144 pages