«Un amour»: Je t’aime, moi non plus

Louis-Michel Lemonde offre le récit d’une relation amoureuse aussi glauque que transcendante, aussi banale que salvatrice.
Photo: Aurore Chollet Louis-Michel Lemonde offre le récit d’une relation amoureuse aussi glauque que transcendante, aussi banale que salvatrice.

Presque dix ans après avoir consacré un recueil de poèmes à une icône de la chanson québécoise, Tombeau de Pauline Julien, ce soir j’ai l’âme à la tendresse, Louis-Michel Lemonde nous offre un récit poignant, celui d’une relation amoureuse aussi glauque que transcendante, aussi banale que salvatrice. Étonnamment, Un amour est publié par Boréal dans une collection, « Liberté grande », qui « se consacre exclusivement au genre de l’essai ; d’ordre sociologique historique, politique, ludique, libertaire, mélancolique ou poétique ». Allez comprendre.

La rencontre improbable entre le narrateur, un concierge dans la quarantaine, et Jean-Louis (préférant être appelé John par anglomanie), un ouvrier retraité dans la soixantaine, se produit dans un bar miteux du Village. « Notre vraie liaison débutera, profonde et terrible, obsédante, insensée comme le temps qui fait naître et mourir. »

Entre les deux hommes, c’est un coup de foudre qui tient de la reconnaissance autant que de la détestation. « Nos névroses se complètent, se confondent en une sorte de jeu de rôles appris dans la douleur du rejet. »

Ainsi, loin du conte de fées ou de la lune de miel, en marge des clichés et des diktats, ils vont lentement travailler à construire un certain bonheur. « Devenus les pantins d’un milieu homophile et d’une société hédoniste dédaignant la laideur du vieillissement, chosifiant les humains, aseptisant la mort, nous aspirons à la joie d’être inaltérables l’espace de quelques éclairs de volupté. »

Pour le meilleur et pour le pire

Au départ, on croit à une autofiction, un récit un brin narcissique, la description d’une romance qui permettrait au narrateur de mieux s’observer dans la glace. « John vénère en moi l’idéal de jeunesse éternelle. Je le mène en bateau afin de survivre, ne serait-ce qu’en tant qu’ombre pathétique. »

Puis on comprend que le livre, dont la prose est à la fois sobre et constellée de fulgurances, n’est pas de cette nature, qu’il s’agit plutôt d’une déclaration d’amour. Que sous leurs multiples disputes, à propos de l’argent et de l’alcool, de la politique et du sexe, se loge quelque chose de plus crucial, de plus vital.

« Peu à peu, nos liens se sont resserrés jusqu’à devenir une chaîne dont les maillons de complicité amicale, de consolation sexuelle, parfois même de mauvaise entente, nous ont solidement attachés l’un à l’autre. L’habitude nous a mariés comme malgré nous, pour le meilleur et pour le pire. »

Ce qu’il y a de plus juste, de plus authentique dans ce récit, c’est le portrait de John, celui que dresse habilement le narrateur en nous révélant graduellement des informations sur son passé et sa condition, son travail et sa famille, en somme sur les causes de son épuisement et les raisons de sa combativité.

Au fil des pages, tendres et rageuses, le personnage ne cesse de gagner en complexité, d’ajouter des qualités à ses nombreux défauts, en somme de dévoiler son humanité. Quand la maladie vient lui ravir celui qu’il aime, le narrateur conclut avec philosophie : « Je sens que la Mort existe… que vivre n’est rien… sans elle. »

Un amour

★★★ 1/2

Louis-Michel Lemonde, Boréal « Liberté grande », Montréal, 2019, 112 pages