«Vernissage»: grandeurs et misères de l’âge adulte

Benoît Côté emprunte aux motifs du thriller pour bâtir son récit.
Photo: Tobin Bélanger Benoît Côté emprunte aux motifs du thriller pour bâtir son récit.

Ce qui frappait avant tout dans Récolter la tempête, premier roman du compositeur et écrivain Benoît Côté, c’était le soin minutieux accordé à la langue ainsi que le rendu sidérant du vernaculaire adolescent et de son rythme survolté qui outrepasse ou précède souvent la pensée.

Ce langage ciselé et précis s’impose de nouveau comme assise d’une génération et de sa compréhension du monde dans la deuxième tentative littéraire de l’auteur, Vernissage. Bien que le souci de proximité avec l’oralité et l’abondance de dialogues rendent parfois la lecture ardue, ils sont essentiellement le reflet de l’âme de personnages complexes et vibrants de réalisme, dénués de l’artificialité et de la distance qu’induit parfois l’omniscience narrative.

Après s’être intéressé à la construction des idéaux de l’adolescent, Benoît Côté s’attarde cette fois aux rêves et aux désillusions de jeunes trentenaires qui, un pied dans l’âge adulte et l’autre bien ancré dans l’enfance, cherchent leur place dans un monde où les paradigmes se forment et se déforment à la cadence d’une nouvelle sur un fil Twitter.

Après des débuts prometteurs dans le milieu restreint et élitiste du cinéma et de la création vidéo, Simon-Pierre doit se résoudre à enseigner l’art du montage à des jeunes d’un quartier défavorisé qui manquent cruellement de motivation ; un projet plus ou moins satisfaisant qui alimente à tout le moins « les braises de sa création artistique ».

Lors d’une soirée bien arrosée, le protagoniste commet une bourde aux conséquences inusitées. Alors que des rumeurs de magouille circulent à propos de sa tante, ministre au sein du gouvernement provincial, il publie une vidéo sur son mur Facebook, prétextant s’être kidnappé lui-même pour protester contre la corruption politique et le lobbyisme d’entrepreneurs mal intentionnés. Le message se transmet bien sûr à une vitesse fulgurante, offrant à l’artiste raté une attention médiatique embarrassante dont sa carrière se serait bien passée.

D’une densité impressionnante malgré l’évidence de sa trame, le roman dresse un vaste portrait de l’époque contemporaine et des réalités et obstacles auxquels se heurtent les millénariaux, notamment l’algorithme amoureux, l’instabilité des modèles familiaux, les enjeux environnementaux, l’anxiété chronique, l’art résumé à une transaction et la redéfinition de la masculinité.

Benoît Côté emprunte aux motifs du thriller pour bâtir un récit enduit de faux dénouements, d’embrouilles et de péripéties inopinées, n’hésitant pas à changer de narrateur afin de remuer les attentes, de retarder le dévoilement de réponses et de modifier le parcours du héros ; un choix qui cause momentanément une certaine confusion.

Le ton, intransigeant et caustique, restitue avec justesse les grandeurs et misères du préambule de l’âge adulte, des responsabilités autour desquelles se cristallise une cage de verre dont les interstices laissent voir les possibilités abandonnées.

Malgré l’omniprésence du désenchantement, Benoît Côté ne délaisse jamais l’espoir, rappelant qu’après tout, toute épreuve suppose un choix et, par conséquent, la liberté de modifier sa trajectoire.

Extrait de «Vernissage»

« Simon-Pierre décrochait. Ça finissait toujours d’ailleurs par lui arriver durant ce genre de réunion. Il trouvait que cette mise en valeur de la collégialité, du « corps décisionnel collectif », reposait sur de fausses prémisses. On croyait qu’en ouvrant ainsi la discussion à tous les commentaires, à tous les débats, on allait provoquer une fructifiante ébullition d’idées originales. Or, en général, les éléments litigieux étaient rapidement tempérés pour éviter le conflit ouvert et un certain conformisme s’en trouvait renforcé. Conséquemment, à la fin de la matinée, après ce travail herculéen, il y avait sur le tableau récapitulatif de Martin qu’une poignée de termes, dont « adaptabilité », « importance de la rencontre », « éléments motivationnels. » Aucun avait même la forme grammaticale d’un fait. »

Vernissage

★★★ 1/2

Benoît Côté, Triptyque, Montréal, 2019, 408 pages