Le devoir de mémoire de Marie-Claire Blais

Marie-Claire Blais dit trouver du réconfort dans les mouvements de résistance des femmes et des jeunes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Claire Blais dit trouver du réconfort dans les mouvements de résistance des femmes et des jeunes.

« De tous les romanciers de la Révolution tranquille, […] de tous ces romanciers qui participent à l’essor du roman québécois moderne, seule Marie-Claire Blais s’identifie avec autant de passion au monde d’aujourd’hui, seule Marie-Claire Blais semble notre exacte contemporaine », écrit Michel Biron dans Le bouleversement infini du monde, l’un des textes réunis dans Lectures de Marie-Claire Blais (sous la direction de Daniel Letendre et Élisabeth Nardout-Lafarge, PUM, 2019).
 

Et l’on ne saurait contredire le professeur titulaire au Département de langue et littérature françaises de l’Université McGill à la lecture d’À l’intérieur de la menace (PUM, 2019), où l’écrivaine, dans la veine de ses Carnets américains, trace un portrait de l’Amérique de Trump d’une lucidité qui glace le sang et d’un souffle lyrique qui ensorcelle, lequel n’est pas sans évoquer celui du cycle Soifs. Un essai où l’horreur et l’intolérance côtoient la beauté et la solidarité. Un essai où elle interpelle la grande famille humaine en glissant du « je » au « nous », en passant par « nous, les femmes » — ce qu’elle appelle des « ouvertures à la conversation ».

« C’est ce que nous vivons, ça nous concerne tous, confie l’essayiste et romancière, de passage à Montréal pour recevoir le prix de la revue Études françaises 2019. Dans les deux premiers Carnets, je parlais de périodes très troublantes, du Mouvement des droits civiques, de grands mouvements des années 1970 ; cette fois, c’est un autre grand mouvement, et l’on sait que ça finira par s’ouvrir sur l’espoir. »

Le premier signe d’une dictature, c’est de tenir le peuple dans l’ignorance, d’opprimer les pauvres qui veulent apprendre, en commençant toujours par faire taire la presse. C’est incroyable, cette répétition.

« Nous sommes des pays neufs, et ça comporte des erreurs, mais il y a sans doute plus d’espoir pour les pays neufs de se renouveler, de changer d’option assez vite, de ne pas rester sur la mauvaise voie », rappelle celle qui trouve du réconfort dans les mouvements de résistance des femmes et des jeunes. Et dans le fait que nous soyons « plus informés, plus évolués, plus forts ». Ce qui n’empêche toutefois pas ces mouvements de haine, d’intolérance, de repli sur soi et de nationalisme exacerbé qui se généralisent et qui étonnent l’auteure.

Combattre l’ignorance

Si Donald Trump, qui se targue de ne jamais lire de livres, devait mettre la main sur l’essai de Marie-Claire Blais, teinté d’une colère, d’une indignation et d’un désarroi que plusieurs d’entre nous, Américains ou non, partagent, sans doute serait-il outré du portrait sans concession qu’elle fait de lui, être narcissique se vautrant grossièrement dans l’ignorance et encourageant le peuple à en faire autant.

« Beaucoup de gens qui sont intolérants le sont parce qu’ils sont ignorants, mal informés, mais ils peuvent apprendre au contact de l’être humain et revenir à des pensées plus libérales. Après la lecture d’À l’intérieur de la menace, un copain me disait se réjouir de vivre au Canada. Attention : il ne faut pas oublier qu’il y a eu ici des crimes, du terrorisme, la peine de mort… et Duplessis ! » s’exclame-t-elle en laissant échapper un rire.

Tandis qu’elle évoque le souvenir de la Grande Noirceur, Marie-Claire Blais trace un parallèle entre Mussolini et Trump : « Le premier signe d’une dictature, c’est de tenir le peuple dans l’ignorance, d’opprimer les pauvres qui veulent apprendre, en commençant toujours par faire taire la presse. C’est incroyable, cette répétition. Heureusement, dans nos pays, ici et aux États-Unis, on ne peut pas faire ça. La pensée critique existera toujours, et ça, c’est quand même réconfortant. »

Réveil pour les uns, rappel pour les autres, l’essai que livre Marie-Claire Blais s’inscrit dans ce refus de se taire, dans cette volonté de témoigner d’un ici maintenant anxiogène et de critiquer les dérives de cette « tromperie » qu’a été l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche.

« C’est un devoir de mémoire, confie celle qui a cru jusqu’à la dernière minute qu’Hillary Clinton remporterait l’élection présidentielle. Je témoigne du présent ; on sait que les choses vont changer demain, qu’elles seront plus graves ou plus apaisées, mais au moins, on se souviendra. »

Quel avenir pour le Québec ?

Vivant à Key West depuis de nombreuses années, possédant la double nationalité canadienne et américaine, Marie-Claire Blais observe ce qui se passe de notre côté de la frontière. Si elle reconnaît que nous avons de « bons gouvernements comparés au reste », elle paraît troublée par le projet de loi sur la laïcité du gouvernement Legault.

« C’est dur, ça semble très injuste. On dirait qu’on est tous pareils, aux États-Unis comme ici : ou on grandit ou on rétrécit. Tout peut éclater. Mais il faut reconnaître que le Canada et le Québec sont très tolérants, pour l’immigration, pour les lois en général. On protège beaucoup l’individu. Alors, ça, c’est à protéger jusqu’à l’infini. De même qu’il ne faut pas oublier que lutter contre l’intolérance est une tâche individuelle. Et qu’il faut lutter de toutes ses forces. »