L'industrie de la poésie

Les êtres, en passant sur des lieux, y laissent une petite empreinte, invisible pour les yeux.

C'est cette expérience du lieu que Bertrand Laverdure a tenté de capter dans sa jolie et éphémère maison d'édition Les Petits Villages. Les poètes Jean-Éric Riopel, Élise Turcotte, Thierry Dimanche, Corinne Larochelle et Bertrand Laverdure lui-même ont donc choisi chacun un petit village du Québec de moins de 400 âmes et ont laissé la trace de leur passage sur des petits cahiers, soigneusement conçus par le graphiste Maxime Doucet.

De ces séjours de deux ou trois jours aux quatre coins du Québec, il reste des méditations soigneusement conservées, quelques pistes sur le sol, des vestiges du temps qui passe.

«[...] te dire le nombre d'âmes ici à Saint-Roch / te dire une seule âme / qui se mesure à l'ennui / ici chaque heure / perplexe au-dessus du vide», écrit dans Petite drave Corinne Larochelle, qui a choisi les villages de Grandes-Piles et de Saint-Roch de Mékinac, là où son grand-père dravait autrefois sur la rivière Saint-Maurice. Élise Turcotte a choisi le chapelet de villages qui longent la frontière américaine dans les Cantons-de-l'Est. Et Diligence fait resurgir dans le souvenir de ceux qui les connaissent les cimetières usés, les églises parsemées, les traces de batailles oubliées, les villages aux noms étranges: Mystic, Abercorn, Eccles Hill.

C'est le village de Ruisseau-à-Rebours qui a tenté Thierry Dimanche, dans Nous sommes toujours à 93 kilomètres de quelque part, et qui l'a mené «dans ce cosmos imaginaire miroité par les poètes, dans ces provinces d'insoumission que dévoilent leurs périples sans but».

L'édition de poésie

Au lancement de ces trois derniers exemplaires de cette maison d'édition, qui se promet une existence limitée, Bertrand Laverdure, aussi directeur littéraire chez Triptyque, a expliqué les raisons qui l'avaient poussé dans une telle entreprise. Car les ouvrages des Petits Villages sont publiés en tirage limité; ils ne sont pas dans un format qui permet d'obtenir des subventions, et l'éditeur se promet de ne pas en publier trop, pour respecter la «politesse artistique».

«Je ne voyais pas, lançait-il alors, la nécessité d'ajouter une autre usine à poètes subventionnée à celles qui existent déjà.»

En entrevue au Devoir, le poète et éditeur reprend ses propos et s'en explique. Alors qu'elle était squelettique dans les années 50, rappelle-t-il, l'édition de poésie s'est depuis transformée en une sorte d'industrie.

«Le problème, dit-il, c'est qu'on a trop développé les capacités d'édition sans développer les capacités de lectorat.» Il est indispensable que les maisons d'édition bénéficient de subventions, reconnaît-il, mais il faut aussi financer les bibliothèques, favoriser la circulation des ouvrages, encourager la lecture de poésie. L'édition de poésie, croit-il, est à la croisée des chemins, c'est-à-dire que l'offre est présentement trop grande pour la demande. On y publie trop de livres, quoi!

Selon l'éditeur, les formats imposés par les organismes subventionnaires, soit 48 pages ou plus pour un recueil de poésie, entraînent une uniformité du genre. Il y a des livres, dit-il, qui seraient bons à 38 pages mais qui deviennent mauvais à 48...

Bertrand Laverdure participera à une table ronde sur les aventures singulières des éditeurs et revuistes de poésie, au Marché francophone de la poésie, qui a lieu la semaine prochaine, en compagnie de Daniel Canty, de la revue C'est selon, Jean-Simon Desrochers, de Dialogis Éditions, et André Racette, de Rodrigol. La rencontre sera animée par Marie-Andrée Lamontagne, ancienne directrice des pages culturelles du Devoir, qui travaille maintenant aux Éditions Fides.