«La nuit sauve»: en attendant l'avenir

Ce roman d’Hélène Frédérick raconte sans banalité une tragédie banale.
Photo: Carlo Zeppa Ce roman d’Hélène Frédérick raconte sans banalité une tragédie banale.
Au nombre des défis littéraires costauds, élaborer une narration adolescente crédible compte sans doute parmi les plus périlleux. Dif ficile pour un adulte de se souvenir de ce très singulier mélange d’insouciance, d’inquiétude et de naïveté propre à ces quelques années fondatrices. C’est donc à un triple défi que se mesure Hélène Frédérick, en plaçant La nuit sauve entre les mains de trois narrateurs adolescents.
 

Heureusement que la romancière (La poupée de Kokoschka) et poète (Plans sauvages) se souvenait bien qu’aucun jeune ne souhaite appartenir à la proverbiale « jeunesse ». « L’appellation, on ne s’y reconnaît pas, et Sophie déteste carrément », écrit-elle dans un chapitre porté par la voix frondeuse, douce et précocement nostalgique de Julie.

À l’été 1988, des adolescents font la fête, boivent, dansent et s’embrassent au bord d’un champ de maïs. C’est la fin de l’année scolaire et le début de quelque chose d’autre, que personne ne saurait encore nommer. Parmi eux: Fred, le timoré, sur qui le regard des filles glisse, Mathieu, convaincu que son charme lui permet tout, et Julie, qui entend lutter contre l’engrenage du conformisme dans lequel la polyvalente («le bloc de béton») tente déjà de la forcer. Ils apprennent tous à leur manière à jouer à ce jeu un peu con, pétri d’hypocrisie, communément appelé l’âge adulte.

C’est donc une tragédie banale que raconte sans banalité ce roman d’un temps dilaté, examen ému et intransigeant des beautés et des laideurs d’un passage où tout se cristallise et où tout reste à faire. Il y a dans l’écriture à la fois invincible et fragile de La nuit sauve toute la sensibilité et toute la forfanterie, toute l’espérance et tout le cynisme, toute la perspicacité et toute l’ignorance qui font de l’adolescence un âge à la fois cruel et lumineux.

«On baigne dans le curieux moment suspendu qui précède tout juste le lever du soleil et le réveil des bêtes diurnes. On se prélasse encore dans un grand hamac tendu entre deux états », observe Julie à l’aube, et c’est bien sûr implicitement ce sas séparant l’enfance du reste de la vie que désigne ici Hélène Frédérick.

Mais il y a aussi sous la chronique de ce rituel festif assez commun l’appréhension de tout ce que l’avenir promet (ou pas) à ces personnages, une sorte de tension sourde se manifestant dans une série de brèves saillies prophétiques en italiques, comme si un deus ex machina savait déjà que ces gamins étaient destinés à une existence d’angoisse de classe sociale et de résignations. Passons vite sur les quelques lieux communs qu’embrasse l’écrivaine au sujet des téléphones intelligents et de la musique pop.

Grave comme un serment formulé au petit jour, ce troisième roman d’Hélène Frédérick trouve sinon sa force dans son mépris des formules toutes faites, sa compassion pour la douleur de l’exclusion et sa profession de foi envers l’inégalable intensité de l’adolescence. Ceux et celles qui ont survécu à cette épreuve gagneraient peut-être à plus souvent se remémorer ce qu’ils s’étaient jadis promis à eux-mêmes.

La nuit sauve

★★★ 1/2

Hélène Frédérick, Éditions Verticales, Paris, 2019, 184 pages