«Rang de la Croix»: la hantise d’une maison

Katia Gagnon ne fait pas dans le lyrisme et les figures de style. Le style épuré et efficace est au service des éléments historiques.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Katia Gagnon ne fait pas dans le lyrisme et les figures de style. Le style épuré et efficace est au service des éléments historiques.

The Shining, Anne… la maison aux pignons verts, La chute de la maison Usher… Témoin de nos rêves et de nos projets, gardienne de nos souvenirs et de nos secrets, la maison est une source intarissable d’inspiration pour les écrivains, de Balzac à Sagan, en passant par Maupassant et Poe. Aujourd’hui, la romancière et journaliste Katia Gagnon en fait à son tour son miel, dans un récit noir empreint de mystères et de non-dits.

Dans ses deux romans précédents, l’écrivaine mettait à profit son expertise en journalisme d’enquête alors que son héroïne et alter ego, Marie Dumais, dénouait une à une les ficelles lui permettant de comprendre les motifs d’un suicide, d’un crime, d’une vie à la marge.

Cette fois, elle délaisse l’actualité et le réalisme pur, frottant sa plume sombre et inquiétante à un univers aux tonalités fantastiques, peuplé de fantômes à l’esprit vengeur, de légendes menaçantes et de sinistres découvertes.

Au bout du rang de la Croix se dresse une maison, une imposante demeure parmi les plus anciennes de cette région du Témiscouata, qui domine le paysage de sa masse sombre. En ses murs, elle abrite de lourds secrets où se répercutent les échos de drames indicibles, ceux de quatre femmes, de quatre époques, de quatre destins tragiques.

Il y a d’abord Élizabeth qui, au début du XXe siècle, a vécu le dur labeur du défrichage, se démenant de l’aube au crépuscule pour sa trop nombreuse famille, pourchassée par les ouï-dire du voisinage.

Puis Marjolaine, qui s’y réfugie dans les années 1960 après avoir rompu ses voeux solennels envers l’Église. Elle y trouve une famille déchirée, à laquelle elle ne peut apporter consolation.

Dix ans plus tard, Michèle, à la faveur de la révolution sexuelle qui bat son plein, rêve de simplicité volontaire et d’enfants libres et épanouis, dans l’espoir d’oublier les cauchemars qui la rongent depuis l’enfance. Enfin, dans les années 1990, une vieille dame, Thérèse, malgré la maladie et la mémoire qui flanche, devra faire face au fardeau qui lui a fait commettre l’irréparable des décennies plus tôt.

Avec un sens de la narration et du suspense incomparable, Katia Gagnon mène avec adresse les quatre trames, semant l’imprévu avec une parcimonie mesurée, dévoilant un à un les liens qui se tissent entre les différents récits et personnages, entretenant savamment le suspense tout en laissant le soin au lecteur de tirer des conclusions.

L’écrivaine ne fait pas dans le lyrisme et les figures de style. Le style épuré et efficace est au service des éléments historiques, des pratiques religieuses aux travaux saisonniers, en passant par la conception des maisons et les soins de santé, tous décrits avec une minutie factuelle qui flirte avec l’écriture journalistique.

Cette rigoureuse exactitude crée à certains moments une distance avec les événements sordides et l’âpreté de la violence mise en scène, délestant le roman de la touche de poésie nécessaire pour attiser le frisson et l’émotion.

L’auteure sera au SILQ les 12 et 13 avril.

Extrait de «Rang de la croix»

Sa voiture avait gravi une pente aux sapins droits comme des soldats. En haut de la côte, le soleil avait paru. La brume qui montait de la terre après l’orage se mêlait à la lumière qui éclairait un petit village, niché dans une vallée carrelée par les cultures, bordé par une rivière sinueuse.

Et puis, il l’avait vue.

La maison surplombait le village et semblait émerger des nuages de brume qui s’échappaient de la vallée. La lumière jaune de fin de journée la frappait de plein fouet et faisait ressortir ses parements d’aluminium bleu-gris. Deux grandes annexes s’étendaient de chaque côté de ce qui était manifestement le coeur ancestral de la demeure. Une énorme cheminée de pierres des champs sortait du toit.

Rang de la Croix

★★★

Katia Gagnon, Boréal, Montréal, 2019, 360 pages