«Fille d’intérieur»: malaise sourd

Souvent hilarant, ce premier livre fait ressentir à son lecteur une forme de résignation existentielle.
Photo: Éditions de Ta Mère Souvent hilarant, ce premier livre fait ressentir à son lecteur une forme de résignation existentielle.

Même dans leurs versions originales anglaises, les nouvelles de Fille d’intérieur (parues sous le titre An Indoor Kind of Girl chez la toujours très fiable maison d’édition québécoise Metatron Press en 2016) semblaient déjà traduites d’une autre langue. Une impression sans doute attribuable à la distance que Frankie Barnet place entre ses personnages et les drames qu’ils rencontrent. Le deuil, de son frère ou d’une idée de soi-même, n’est après tout jamais qu’une langue étrangère que l’on apprend à tâtons, en cherchant ses mots.

Presque tout se joue donc entre les phrases dans ce bref recueil, cinq portraits d’un malaise sourd que l’écrivaine montréalaise effleure avec une rare confiance en ce que de petites saillies d’étrangeté, jaillissant au beau milieu d’un quotidien d’une engourdissante trivialité, permettent à elles seules de suggérer.

Aucune émotion pure dans Fille d’intérieur, que des états composites et ambigus que ses narratrices ne nomment jamais explicitement.

Souvent hilarant, mais à la manière d’un mème Internet particulièrement intelligent, ce premier livre fait ressentir à son lecteur, plus qu’il ne la décrit véritablement, une forme de résignation existentielle tenant de la nonchalance, de l’hyperconscience de l’absurdité de trop de choses, ainsi que de la fatigue induite par un monde où il est toujours plus simple pour une femme de (se) laisser faire. La question des violences à caractère sexuel traverse d’ailleurs furtivement quelques textes.

Qu’il s’agisse de la téléphoniste d’un centre d’appel aux prises avec une infestation de tortues ou de l’employée d’un zoo tentant de nouer un dialogue avec un capybara qui refuse de s’accoupler, confusion et tristesse s’entremêlent dans cette ensorcelante démonstration d’écriture parcimonieuse et saugrenue, un exercice de less is more narratif prenant le noble parti de l’irrésolution ou, si vous préférez, le parti du réel.

Fille d’intérieur

★★★ 1/2

Frankie Barnet, traduit de l’anglais par William S. Messier, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2019, 68 pages