«Rivière-au-Cerf-Blanc»: au-delà de l’horreur

Véronique Drouin offre un deuxième récit d’horreur dans lequel les personnages, les petits détails et la tension sont au service du genre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Véronique Drouin offre un deuxième récit d’horreur dans lequel les personnages, les petits détails et la tension sont au service du genre.

Fascinée par les arts visuels, notamment par le courant land art, sensible à la nature, à tout ce qui la façonne tout comme à ce qui la détruit, l’auteure Véronique Drouin offre avec Rivière-au-Cerf-Blanc, tout juste publié chez Québec Amérique, un deuxième récit d’horreur dans lequel les personnages, les petits détails et la tension sont au service du genre.

« Dès le départ, je voulais écrire une histoire qui se passait en forêt. C’est un endroit mythique, où on entend des craquements, des bruits qui nous font peur, mais dans lequel l’homme demeure la plus grande menace », raconte Véronique Drouin au téléphone.

« Comme tous les auteurs, je suis comme une éponge, j’absorbe toutes sortes de choses. Dernièrement j’ai vu les »uvres d’Andy Goldsworthy, que je cite en début de roman, qui est un artiste de land art. J’ai trouvé ça tellement beau. Ça demande beaucoup d’investissement pour faire des »uvres semblables, qui sont éphémères, ça prend aussi beaucoup de respect envers la nature. Alors, c’est ce qui a servi d’amorce à mon idée. »

Horreur intelligente

L’auteure de La guillotine — son tout premier roman d’horreur — nous raconte ainsi l’histoire d’Estelle qui, pour s’aérer un peu l’esprit, décide de faire un petit séjour dans la nature jusqu’à ce qu’elle découvre d’étranges sculptures, puis fasse de macabres découvertes.

La suite sera une fuite en avant pour échapper à une étrange menace qui s’amuse à déposer ici et là des petits cailloux blancs — vedettes du roman — en signe de son passage.

« Souvent ce qu’on voit dans l’horreur, c’est du slasher ou de la torture porn. Je ne veux rien enlever à d’autres livres d’horreur », explique Véronique Drouin, qui prône plutôt une littérature inclusive.

« Je vois ça un peu comme un buffet ouvert. Des fois, on a le goût d’une poutine et, des fois, de foie gras, et en littérature, c’est la même chose. Mais je ne veux pas juste faire de l’horreur pour faire de l’horreur. Je veux montrer des choses, explorer. Au cinéma, l’horreur intelligente commence à prendre du terrain, avec les Jordan Peele de ce monde qui a fait Get out et Us. J’ai toujours apprécié l’horreur, mais à l’adolescence je me demandais bien pourquoi dans les slashers comme Friday the 13th il fallait que les personnages fassent des affaires aussi stupides pour servir l’histoire », poursuit-elle.

En littérature, c’est déjà difficile pour les femmes d’avoir une crédibilité. En littérature de genre, ce n’est pas plus évident. Quand on voit un nom féminin sur la couverture d’un roman d’horreur on se dit : “Bon, ce sera sans doute un Harlequin avec quelques frissons.” Mais le spectre dans l’horreur est aussi large que dans n’importe quel autre genre.

Ainsi, bien que le sang coule à quelques endroits dans Rivière-au-Cerf-Blanc, la tension dramatique et la psychologie des personnages dominent.

« On a essayé de garder l’essentiel, rester dans l’évocation. On ne sait pas exactement ce qu’est la menace, ce qui permet à chacun de l’interpréter. Chaque lecteur a sa perception de ce qui est horrible. De toute façon, dans l’horreur, moins on en dit, plus le frisson est efficace. Je n’ai pas voulu m’interposer dans l’imagination du lecteur. »

Durs préjugés

Bien que la littérature de genre soit tout aussi diversifiée, riche et éclatée que la littérature en général, il reste selon l’auteure, lauréate du Prix du Gouverneur général en 2017 pour son roman jeunesse L’importance de Mathilde Poisson, beaucoup de préjugés entourant le genre. D’autant plus s’il est écrit par une femme.

« En littérature, c’est déjà difficile pour les femmes d’avoir une crédibilité. En littérature de genre, ce n’est pas plus évident. Quand on voit un nom féminin sur la couverture d’un roman d’horreur on se dit : “Bon, ce sera sans doute un Harlequin avec quelques frissons”. Mais le spectre dans l’horreur est aussi large que dans n’importe quel autre genre. Il y a du mauvais et de l’excellent. Malheureusement, souvent les gens pensent automatiquement que, parce que c’est de l’horreur, c’est mal écrit, gratuit, un peu stupide et rempli d’hémoglobine. Ce n’est pas facile de se faire un nom avec tous ces préjugés. »

De même, par peur de ne pas être prise au sérieux, et pour se distancier aussi un peu de la littérature jeunesse, Véronique Drouin a publié une série de science-fiction tout public, « Amblystome », sous pseudonyme.

« Ce fut efficace d’une certaine façon. Je sentais qu’on critiquait l’histoire, et non la personne derrière. D’ailleurs, la plupart des gens pensaient que ce M. V. Fontaine était un homme », ajoute-t-elle, un sourire en coin.

Mais le lectorat adolescent, à qui Rivière-au-Cerf-Blanc est destiné, est peu perméable à ces préjugés. Friands d’horreur, les adolescents aiment sans conteste Patrick Senécal, Stephen King, Marilou Addison… Ils pourront ainsi ajouter les romans de Véronique Drouin à leurs lectures, si ce n’est déjà fait.

L’auteure sera au SILQ du 10 au 13 avril.