«Être et n’être pas»: pour que nous habitions tous le Grand Nord

Jean Désy, l’éternel nomade de 65 ans, raconte dans cet essai aussi dur qu’émerveillé quatre années de vie entre son port d’attache de Québec et le village de Salluit, où il séjournait en tant que médecin dépanneur.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Jean Désy, l’éternel nomade de 65 ans, raconte dans cet essai aussi dur qu’émerveillé quatre années de vie entre son port d’attache de Québec et le village de Salluit, où il séjournait en tant que médecin dépanneur.

La maternelle quatre ans ? Jean Désy, lui, a un autre projet en tête pour les proverbiales générations futures. « J’imagine un gouvernement sudiste qui choisirait chaque année d’envoyer au Nunavik une proportion significative d’étudiants québécois afin qu’ils vivent plusieurs expéditions dans la toundra, guidés par des Inuits », propose le soignant et poète dans Être et n’être pas. Chronique d’une crise nordique.

À partir de ses journaux personnels, de ses carnets et de ses correspondances, l’éternel nomade de 65 ans raconte dans cet essai aussi dur qu’émerveillé quatre années de fly-in, fly-out entre son port d’attache de Sainte-Brigitte-de-Laval et le village de Salluit, où il vivait la vie belle, éreintante et imprévisible d’un médecin dépanneur.

« Comme nordiste, ça me tentait de rappeler aux gens du Sud que le Nord existe et que le Nord, c’est chez nous, confie au bout du fil celui qui pratique dans le Grand Nord depuis près de 30 ans. Qu’on me comprenne bien : je ne veux pas m’approprier un territoire inuit, mais dire que ce territoire est à tout le monde, dans la mesure où on veut l’aimer. Plus on va l’habiter et le connaître, ce Nord-là, plus on va découvrir des trésors civilisationnels et humains qui viennent enrichir ce qu’on est. Et moins on va avoir envie de penser que les Inuits font pitié de rester là. »

En attendant que ce programme gouvernemental de séjours nordiques soit implanté, la visite par procuration à laquelle convie Jean Désy contribuera sans doute à ce que le Grand Nord se forge un authentique espace dans l’imaginaire de ceux dont les semelles de bottes n’ont jamais touché le pergélisol.

C’est un vrai Nunavik, loin des clichés de boutiques souvenirs, qui apparaît chaque fois que le docteur soigne les petits et moins petits bobos d’une vieille dame gentiment malcommode. C’est un vrai Nunavik qui apparaît, loin de l’anonymat des tableaux de statistiques, quand, nuit après nuit, fait irruption au dispensaire la tragédie de la dépendance.

« Le peuple inuit est un peuple résilient, puissant dans sa culture, sa langue, ses mythes, dans sa capacité à survivre au coeur d’un désert froid, observe Jean Désy. Mais si on le coupe des sources vives de la toundra et qu’il est envahi par ce qui vient du Sud, il peut facilement entrer dans un état de rétrécissement existentiel majeur. »

Bien qu’ils ouvrent une fenêtre sur le monde, les réseaux sociaux alimenteraient au Nord le même type d’isolement qu’au Sud, souligne le médecin, à la différence près que les Inuits du Nunavik sont pratiquement confinés à leur village. Seul moyen de fuir : un billet d’avion au coût exorbitant… ou le suicide.

Selon le Centre d’expertise et de référence en santé publique, le taux de suicide au Nunavik était, pour la période 2014-2016, sept fois plus élevé chez les hommes, et cinq fois plus chez les femmes, que dans l’ensemble du Québec.

« Il y a une dichotomie majeure entre ce que le monde inuit a pu être et ce qu’il est devenu. C’est pas facile pour des gars et des filles de 25 ans, qui n’ont pas fréquenté l’école, qui ne vont pas dans la toundra, et qui voient tout ce qui se passe ailleurs dans le monde grâce au Web, de ne pas se sentir pris au piège. S’il fallait, quand je suis dans le Nord, que je ne puisse pas aller ramasser des moules ou descendre une rivière, je virerais fou. C’est essentiel comme contre-balancier. C’est indubitable à mon point de vue que pour être bien dans le Nord, il faut l’habiter. Et habiter le Grand Nord, ce n’est pas être prisonnier d’une maison surpeuplée. »

En « état de poéticité »

Comment donc apaiser cette désespérance ? Une sortie de crise passe concrètement, selon Jean Désy, par un contrôle temporaire de la présence de l’alcool au Nunavik, « parce qu’à peu près toutes les violences que j’ai vécues dans le monde autochtone y sont associées ».

Ce contrôle, précise-t-il, ne peut venir que des communautés elles-mêmes, tout comme cette affirmation identitaire qu’il appelle de ses voeux, en évoquant l’exemple innu « dont la parole est entendue comme jamais depuis dix ou quinze ans, grâce à des artistes fascinants, une richesse qui donne l’envie de vivre à plein de monde sur la Côte-Nord ».

« Je me dis que, plus ardemment que jamais, le Nord doit replonger dans ses sources poétiques et créatrices, celles qui sont les plus intimes et les plus harmonieuses », suggère-t-il dans un des nombreux passages d’Être et n’être pas célébrant un « état de poéticité » à trouver dans l’art, ainsi que dans un contact étroit avec la nature.

 

Une profession de foi envers un rapport intense aux grands espaces, et à nos vies intérieures, que l’écrivain réitère en d’autres mots dans son plus récent recueil de poèmes, Hymne à l’amoune : « Vivre jamais ne suffira / Toujours il faudra une croix / Au sommet d’une montagne / Et des marcheurs en pâmoison / Devant le roux d’un soleil couchant / Toujours il faudra une femme poète / Un musicien qui joue du charango en riant / Vivre jamais ne donnera tout son sens / Au grand jeu des vagues cosmiques / Qui refluent dans nos veines. »

« La poésie me fascine, parce que la parole poétique va plus loin que le simple dire », explique celui qui enseigne la littérature aux étudiants en médecine de l’Université Laval. « Mais être en état de poéticité, ça ne passe pas que par le poème. Un groupe d’Inuits qui connaît la toundra et qui part en quatre roues pour la chasse à l’outarde, il est en état de poéticité. Pour moi, être en état de poéticité, c’est être dans le réel, mais dans un réel qui se situe hors des murs du quotidien. »

Un état dans lequel l’humanité n’aurait plus les moyens de ne pas s’engager. « C’est essentiel pour l’univers entier, pas juste pour les Inuits, de reprendre contact avec le territoire, conclut Jean Désy. Faut que les êtres humains se mettent à aimer leurs oiseaux et leurs lacs, si on veut que ces oiseaux et ces lacs-là restent vivants. »

L’auteur sera présent au SILQ les 12, 13 et 14 avril.

Être et n’être pas // Hymne à l’amoune

Jean Désy, XYZ, Montréal, 2019, 192 pages // Jean Désy, Mémoire d’encrier, Montréal, 2019, 88 pages