Relire la sexualité féministe

Dans la foulée des dénonciations liées au mouvement #MoiAussi, l’auteure et anthropologue Nesrine Bessaïh introduit les notions du consentement enthousiaste, dans un esprit d’agentivité et de libération du désir féminin.
Photo: iStock Dans la foulée des dénonciations liées au mouvement #MoiAussi, l’auteure et anthropologue Nesrine Bessaïh introduit les notions du consentement enthousiaste, dans un esprit d’agentivité et de libération du désir féminin.

Avec les discussions autour du consentement soulevées par le mouvement #MoiAussi, l’émergence de Tinder qui a bouleversé le paysage des rencontres affectives, la notion de non-binarité de genre ou encore la dénonciation du slut shaming, le discours féministe autour de la sexualité a fait du chemin ces dernières années. D’où la nécessité de revoir le lexique et d’ouvrir de nouvelles conversations dans une perspective d’inclusion.

Dans l’ouvrage Corps accord, adaptation actualisée et « québécisée » du classique Our Bodies, Ourselves, La CORPS féministe (la Collective pour un ouvrage de référence participatif sur la santé féministe) s’aventure dans de nouvelles pistes de réflexion avec un « guide de sexualité positive ».

L’auteure et anthropologue Nesrine Bessaïh évoque comment ce projet a pris forme. « Cela remonte au début des années 2000, quand j’ai pour la première fois “rencontré” le livre Our Bodies, Ourselves, qui est vraiment un livre de référence sur la santé sexuelle. Par la suite, en 2003, dans le contexte de rencontres de féministes radicales sur la santé sexuelle et reproductive, on s’est dit qu’un jour, on allait traduire ce livre. »

Une décennie plus tard, en quête d’un projet porteur pour donner sens à une sabbatique de six mois, Nesrine Bessaïh a décidé de ressortir de ses tiroirs son ambition d’adapter Our Bodies, Ourselves. Au départ, dit-elle, il fallait interpeller les organismes de défense de droits pour la santé des femmes. Puis, il a fallu trouver des gens pour traduire. « C’est un projet qui s’est fait à plusieurs et a exigé que nous mobilisions tout un réseau. »

Pour cet ouvrage qui englobe autant les questions de santé sexuelle que celles de la sexualité des femmes en situation de handicap, le legs de Masters et Johnson, le rapport à la pilosité, la notion d’agentivité, la réalité des femmes trans ou de l’explosion de la pornographie sur Internet, La CORPS féministe s’est alimentée à même une foule de témoignages de personnes qui s’identifient comme femmes.

« Nous avons distribué des formulaires dans divers événements publics et les gens pouvaient répondre en ligne. Nous avons aussi travaillé avec des organismes de défense des droits des personnes marginalisées afin d’avoir accès à ce vécu et mettre en commun des expériences d’oppression. Notre travail auprès d’un organisme de femmes handicapées de Montréal nous a permis d’entendre des témoignages sur le droit à la sexualité et à la parentalité pour ces personnes. »

Dans Corps accord, certaines femmes prennent la parole à propos d’une agression qu’elles ont vécue. D’autres se confient sur la place qu’elles accordent à l’amitié dans leurs relations amoureuses, leur homosexualité ou leur expérience de la masturbation. Dans tous les cas, Corps accord est un espace de confidence libre qui cherche à renouer avec la sexualité positive.

Le sexe à l’aube de 2020

Publiée au début des années 1970 par The Boston Women’s Health Book Collective, la première version de Our Bodies, Ourselves revendiquait pour les femmes une totale réappropriation du corps. Situant la santé féminine dans des contextes politiques et sociaux radicalement nouveaux, l’ouvrage a connu un vaste succès underground.

Depuis, le livre est devenu un classique de la maison d’édition Simon Schuster et a connu quelques rééditions et mises à jour, la plus récente datant de 2011. Aux États-Unis, Our Bodies, Ourselves est donc considéré comme une bible de la santé des femmes.

La question de la « positionnalité » étant dans l’air du temps, les membres de La CORPS féministe consacrent quelques lignes de leur préface à se situer par rapport à leur sujet de recherche.

À une certaine époque, il existait huit genres différents chez certaines nations autochtones. Pour les colonisateurs, cette vision du monde allait à l’encontre d’un projet de société qui se fondait sur une idée de binarité. Heureusement, aujourd’hui, les mouvements non binaires remettent en question cette structure qui renforce les stéréotypes.

 

« Nous sommes un groupe de femmes cis, en majorité blanches. Au sein de la Collective, il y a aussi des immigrantes de première génération, deux qui s’identifient comme femmes voluptueuses, une qui compose avec un handicap. Certaines sont mères, l’une d’entre elles a un enfant qui est dans le spectre de l’autisme. Cet état de fait a été intéressant pour notre processus de réflexion sur la marginalité et l’oppression. »

Afin d’ancrer l’essence de son propos dans le contexte québécois de notre temps, La CORPS féministe a fait un travail de reconnaissance du passé colonialiste du Québec et son impact sur la sexualité humaine. Au passage, on souligne aussi l’apport de Janette Bertrand, du magazine La vie en rose, des Fées ont soif à l’évolution des mœurs.

« Au départ, le colonialisme vient avec un projet de peuplement et renforce l’hétéronormativité », souligne Nesrine Bessaïh, qui ajoute que l’ouvrage tient compte de la réalité autochtone et de la répression qu’a longtemps exercée le clergé sur les corps sexués.

« À une certaine époque, il existait huit genres différents chez certaines nations autochtones. Pour les colonisateurs, cette vision du monde allait à l’encontre d’un projet de société qui se fondait sur une idée de binarité. Heureusement, aujourd’hui, les mouvements non binaires remettent en question cette structure qui renforce les stéréotypes », réfléchit Nesrine Bessaïh, qui relève cette opposition masculin/féminin dans les modèles de genre transmis aux enfants.

« J’ai grandi en Algérie et je me souviens que, quand j’étais petite, il y avait beaucoup plus de propositions de jeux et vêtements “neutres” que dans le Québec d’aujourd’hui. Ces temps-ci, impossible d’acheter quelque chose pour une petite fille qui ne contient pas de rose. Jusqu’aux Lego, qui se sont mis au rose ! »

La liberté de consentir

Quant aux réseaux sociaux et à l’inclusion du Web dans les rapports affectifs et sexués, la Collective ne pouvait certainement pas passer à côté. « Certes, on trouve toutes sortes d’affaires traumatisantes sur Internet, de la porno, des insultes… Mais c’est aussi un outil de communication qui permet à des gens isolés de rejoindre des communautés où ils peuvent partager leur expérience de l’oppression. Et on y trouve aussi de belles initiatives, comme la websérie Féminin/Féminin, qui illustre la diversité. »

Dans la foulée des dénonciations liées au mouvement #MoiAussi, Nesrine Bessaïh introduit les notions du consentement enthousiaste, dans un esprit d’agentivité et de libération du désir féminin.

« Une étude américaine a démontrécomment une première relation sexuelle avec pénétration a des impacts différents selon le genre : pour les jeunes filles, cela implique de perdre son réseau alors que pour les jeunes gars, cela rehausse la popularité. Il existe encore cette forme de slut shaming qui nourrit la honte, on encourage les jeunes gars à insister et on crée des situations idéales pour les agressions. »

Corps accord nous rappelle surtout que la sexualité humaine est un terreau fertile pour susciter une réflexion quant à l’état du zeitgeist, de nos relations avec les autres et notre rapport au(x) corps. Et que sans cesse nous avons besoin de resituer notre subjectivité par rapport à un sujet en perpétuelle évolution.

Corps accord: Guide de sexualité positive

Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe, Les Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 2019, 182 pages