«Viens voir dans l’ouest»: conquis par l’Ouest

L’écrivain aborde la masculinité avec subtilité, par le truchement de personnages qui se débattent, à la frontière du rustre et de la délicatesse.
Photo: Vanessa Compton L’écrivain aborde la masculinité avec subtilité, par le truchement de personnages qui se débattent, à la frontière du rustre et de la délicatesse.

L’Ouest façonne, depuis longtemps, l’imaginaire de la littérature américaine. Vaste et sauvage, il fut, pour plusieurs, l’espace de la liberté. Le dernier espoir du nouveau monde. Mais près de deux siècles après la ruée vers l’or, l’Ouest a-t-il été conquis ? A-t-il seulement été apprivoisé ? Les nouvelles de Maxim Loskutoff, Viens voir dans l’Ouest, abordent la dualité qui déchire les populations des terres intérieures du couchant.

Le recueil s’ouvre sur la narration d’un homme vivant en réclusion dans les bois du Montana : « C’est un pays sauvage et infesté de Peaux-Rouges, de bandits et de vagabonds de tout poil que l’or a rendus fous. » Sa rencontre avec une femelle grizzly, qui viendra le visiter chaque matin, avive un désir atrophié qui le trouble jusqu’à le rendre fou, plus animal que l’animal.

L’architecture du recueil est pleine d’échos et les histoires, par leur décor ou leurs thèmes, dialoguent. Loskutoff aborde notamment la masculinité avec subtilité, par le truchement de personnages qui se débattent, à la frontière du rustre et de la délicatesse : « J’acquiesçais, j’essayais de faire comme si ma connaissance du monde ne se limitait pas à la Hi-Line avec ses prairies battues par le vent et à un coin pourri de Basse-Californie où ma mère m’avait emmené un printemps parce qu’elle avait gagné au Keno. »

L’amour y est souvent représenté dans sa misère, comme un rêve déchu. Chez ce couple en déroute traversant les États-Unis avec l’espoir de sauver leur coyote blessé, tout comme dans ce mariage trop arrosé qui tourne au vinaigre, la violence n’est jamais bien loin, force enfouie menaçant l’équilibre des personnages : « Parfois je la trouvais si belle que j’aurais pu tuer le monde entier. »

Parce qu’on est en Amérique, la liberté est, plus d’une fois, une voiture : « La première fois que je l’avais vue, garée devant Gold and Silver Exchange, cirée de frais et rutilante avec son prix écrit en travers du pare-brise, je m’étais dit que c’était la plus belle chose du monde. » L’auteur évite pourtant les clichés, logeant son écriture dans les interstices, où l’humanité retrouve ses instincts : la peur, l’amour, la violence.

Quelques nouvelles font aussi le procès du mouvement survivaliste de la droite américaine, la Redoute, installé dans les États de l’Idaho, du Montana et du Wyoming. Imaginant un futur désarticulé par leurs milices armées, l’écrivain dépeint un carnage, mais là encore, son écriture sensible et poétique fait surgir la beauté : « Des oiseaux ont fusé de la cime des arbres quand la rafale a retenti, et le premier rayon de soleil a perforé le ciel, comme si le massacre avait ouvert le jour en grand. »

La nouvelle littéraire n’a pas toujours la reconnaissance qu’elle mérite. Elle nous a pourtant permis de découvrir de grands talents, ces dernières années. Il faudra ajouter le nom de Maxim Loskutoff, qui prépare un premier roman, à cette liste.

Extrait de «viens voir dans l’Ouest»

« L’Umpqua faisait plus de bruit que jamais. J’ai traversé la passerelle en cognant la glacière contre ma cuisse, un peu plus furieux à chaque pas. Le pays tout entier — Portland et Seattle, les voitures autonomes, les montres connectées, les robots — refermait les arbres sur moi et essayait de me mettre sur la touche. À croire que j’étais plus assez bon pour vivre ici. Que j’étais un truc honteux, comme si c’était pas nous qui avions construit ce pays. »

Viens voir dans l’Ouest

★★★ 1/2

Maxim Loskutoff, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Albin Michel, Paris, 2019, 256 pages