«Le corps souillé»: de la porno et du «gore»

Éric Falardeau travaille depuis plus d’une décennie sur le thème du corps au centre de la pornographie et du «gore».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Éric Falardeau travaille depuis plus d’une décennie sur le thème du corps au centre de la pornographie et du «gore».

Vous aimez le cinéma horrifique et pornographique ? Éric Falardeau dit que Le corps souillé est pour vous. Vous ne l’aimez pas ? D’autant plus.

Le corps souillé, mais aussi le corps métamorphosé, magnifié, décomposé. Le corps au centre de la pornographie et du gore, genres sur lesquels Éric Falardeau travaille depuis plus d’une décennie. D’ailleurs, quand il a commencé à se pencher sur le sujet, c’était une autre époque. « Un tout autre monde. »

C’était encore le temps où dénicher des titres classés X auprès de la Régie du cinéma pour ses recherches donnait lieu à « des anecdotes cocasses ».

Encore le temps où aller derrière le rideau au club vidéo venait avec « une certaine gêne et un certain opprobre ». Encore le temps où l’on faisait venir des films par la poste.

Il se souvient d’ailleurs d’avoir commandé ainsi Behind the Green Door, long métrage porno culte des frères Mitchell, daté de 1972. « Ça m’avait coûté 50 $US. »

Quand il a déposé son mémoire de maîtrise à l’Université de Montréal, c’était en 2008, deux ans après l’arrivée chamboulante de YouPorn. Aujourd’hui, alors qu’il publie Le corps souillé, essai et adaptation dudit mémoire, bien des choses ont changé.

Et pourtant. « Il y a une plus grande accessibilité aux oeuvres, mais pas une meilleure compréhension. »

C’est de mieux comprendre, justement, qu’il propose dans ces pages. Tout en rappelant une vérité qu’il croit oubliée quand on s’attarde à ces styles qu’il dit méconnus et mal aimés : « Ce. N’est. Pas. La. Réalité. »

Armé de cette idée, il compare et étudie gore et pornographie, les rejoignant notamment dans leur façon similaire « d’aborder la question du corps au cinéma. Un corps performance, un corps machine, un corps matière ».

Sa matière d’analyse à lui : le cinéma d’horreur aux effusions de sang gluant, celui qui s’intéresse, entre autres, à la métamorphose (le Cronenberg de la première heure est dans son essai une star), et la porno qu’il connaît bien, celle qu’il qualifie de « très mainstream, produite pour un public hétéro, principalement masculin ». Car la pornographie, rappelle-t-il, est plurielle, « de différentes orientations et préférences sexuelles, de différentes catégories et sous-catégories ».

Éric Falardeau est du reste catégorique : la force du X réside dans les détails. Visuels, mais principalement sonores. Et il est un amoureux du détail. « Comme beaucoup de cinéphiles. »

Sa cinéphilie à lui est née quand il était encore petit. Quand son regard a été attiré par les pochettes de films d’horreur, celles qui le « faisaient triper ».

Quand il a eu 10 ans, il a également eu « deux chocs esthétiques », des films qu’il n’aurait peut-être pas dû voir à cette époque, dit-il en rigolant. Ces films sont Massacre à la tronçonneuse et Cannibal Holocaust. Depuis, il nourrit une passion sans bornes pour les oeuvres qui jouent sur les émotions limites de façon très cinématographique, ces films où « l’on n’est pas dans la réflexion, où il n’y a pas de gens qui parlent pendant huit heures », mais où « il se passe des choses, où les gens réagissent, et nous aussi ».

À propos de réagir, Éric Falardeau consacre dans son essai de grands passages aux différentes prises qui font le coeur et l’âme des genres qu’il aime. Les prises de réaction, donc, ou reaction shots. De pénétration aussi, ou meat shots. D’éjaculation enfin, ou, dans le gore, d’effusion de sang. En anglais : money shots.

Ces séquences, comme les qualifie Linda Williams, théoricienne des porn studies qu’Éric Falardeau cite souvent, signent « la fin d’un numéro ». « Comme dans une comédie musicale ».

Toujours vivants

Fasciné par les fluides, les plaies (« les choses un peu dégoûtantes »), qui nous ramènent à notre faillibilité, à notre mortalité, celui qui nous a donné le long métrage Thanatomorphose pose avec Le corps souillé une thèse existentialiste : le gore et la porno comme « derniers remparts nous permettant de nous sentir vivants, complets, partie prenante du monde qui nous entoure ». Ce monde qui souvent, selon lui, lève le nez sur le X.

Il note ainsi que lire le roman érotique Cinquante nuances de Grey ne vous vaudra pas de regards outrés dans le métro.

« Personne ne va faire de gros yeux. Même chose quand on parle de peinture, de sculpture, d’art en général. Le cinéma a vraiment quelque chose à part. Les années n’ont pas vraiment changé quoi que ce soit au chapitre de la respectabilité. »

La réception diffère un peu en ce qui a trait au cinéma d’horreur. « Parce que c’est plus institutionnalisé, et qu’il y a de grands auteurs reconnus à Cannes qui en font. » À ce sujet, il cite Ana Lily Amirpour et son A Girl Walks Home Alone at Night, Jordan Peele et son Get Out.

C’est sortir du discours négatif et alarmiste qu’Éric Falardeau a voulu faire ici. Donner de l’amour au gore et au divertissement pour adultes. Comme il en avait donné au septième art érotique avec son comparse Simon Laperrière dans l’ouvrage Bleu nuit, histoire d’une cinéphilie nocturne, paru aux Éditions Somme toute en 2014.

Pense-t-il arriver à transmettre son point de vue ? Plus difficile peut-être. « Ce sont deux genres qui reposent sur ce que, bien souvent, on ne veut pas voir : le mauvais goût, le rapport problématique à notre propre individualité, à nos propres désirs. »

Justement : on parle rarement de désir quand on nage dans ces eaux. Par oubli ? Par déni ? « Par hypocrisie, je crois. On ne veut pas admettre que ces films peuvent nous parler. Notre côté rationnel se bat toujours contre notre côté primaire. Mais comme Virginie Despentes le disait dans King Kong Theory : un film pornographique, c’est simple. Si ça te fait mouiller ou bander, c’est que ça marche. »

Critique de «Le corps souillé»

Éric Falardeau est un cinéaste et un cinéphile passionnés. Avec Le corps souillé. Gore, pornographie et fluides corporels, l’auteur et enseignant montréalais traduit cet amour infini qu’il porte au X et à l’horrifique. Simplement, directement, il aborde, notamment, la question des métamorphoses au grand écran. Il revient aussi sur ce qui est communément considéré comme l’âge d’or du cinéma porno, dans les années 1970, sur l’importance qu’aura eue le Deep Throat de Damiano, sur le soutien qu’auront apporté au film des stars comme Jack Nicholson — et que l’on ne reverrait plus aujourd’hui. Curieux et cultivé, il déniche des oeuvres moins connues du grand public, comme Society de Brian Yuzna, pour montrer comment « un seul plan peut résumer les enjeux de toute une filmographie ». S’éloignant des discours alarmistes, sans toutefois nier les effets dérivés propres à ces genres, il décortique les codes, les met en contexte, les explique. Se concentrant principalement sur le septième art international (avec des mentions aux oeuvres gore d’ici, telles Turbo Kid, de RKSS, ou le cinéma de Karim Hussain), Éric Falardeau signe un essai concis qui donne envie de découvrir ou de revisiter de nombreux titres qui y sont compris.
 

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Le corps souillé

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Éric Falardeau, L’instant même, coll. « L’instant ciné », Montréal, 2019, 156 pages