David Homel redéfinit l'essence de l'homme

David Homel a dû bâtir sur les vestiges d’une tentative d’écriture avortée pour offrir au public son huitième roman.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir David Homel a dû bâtir sur les vestiges d’une tentative d’écriture avortée pour offrir au public son huitième roman.

Dans Portrait d’un homme sur les décombres, le héros, Phil, contemple avec résignation les ruines de son existence, fouille à travers les débris dans l’espoir d’y trouver de quoi lui permettre d’avancer, de sortir de l’impasse, d’entamer un nouveau parcours.

Tout comme son protagoniste, David Homel, écrivain originaire de Chicago, établi à Montréal depuis plus de 35 ans, a dû bâtir sur les vestiges d’une tentative d’écriture avortée pour offrir au public son huitième roman, oeuvre audacieuse, critique et teintée d’une malice douce-amère sur une société et une masculinité dont les repères sont condamnés à l’éternel remaniement.

« En 2014, j’ai obtenu une résidence dans le nord de la France. L’inspiration était au rendez-vous et la rédaction se déroulait à merveille, ce qui est toujours un signe que quelque chose ne tourne pas rond, raconte Homel, le regard espiègle, attablé dans un café du Mile-End. En effet, deux ans plus tard, lorsque j’ai entrepris de relire le roman, je n’ai pas dépassé la trentième page. C’était horrible ! »

De ce projet infructueux subsistent une réflexion sur la fragile complicité entre un parent et un enfant ainsi que le questionnement initial « un peu saugrenu » de l’auteur, indirectement inspirée de l’essai Analysis Terminable and Interminable deSigmund Freud : « Lorsqu’une détresse passagère ou un trouble affectif inusité troublent temporairement l’âme d’une personne aimée, où se retrouvent-ils lorsque le nuage est passé ? Existe-t-il un royaume, semblable aux enfers dans lesquels s’enfonce Orphée, où toutes ces afflictions se retrouvent ? »

La subjectivité du deuil

Phil Brenner regarde ses succès personnels et professionnels passés s’évanouir avec une discrétion sournoise et une rapidité vertigineuse. Sa femme, dont il ne partage plus que platoniquement le lit, est en voie de devenir pour lui une parfaite étrangère. Sa carrière de journaliste indépendant s’étiole au même rythme que les publications imprimées.

Surtout, sa fille aînée, Dana, a subitement tourné le dos à son éducation universitaire pour se cloîtrer dans sa chambre et nourrir des obsessions — famine en Ukraine, animes japonais — qui paraissent aux yeux de Phil complètement dénuées de sens. « On n’est jamais plus heureux que le plus malheureux de ses enfants », rappelle-t-il, citant un vieil adage.

Mon personnage réalise que si l’on décide que l’hétérosexualité existe, alors les doutes, les craintes de décevoir ressentis par les femmes peuvent aussi être vécus par les hommes

Ébranlé, il entreprend une thérapie de groupe autour du deuil afin de mieux accepter cette « perte », ce trouble indéfini qui semble lui avoir arraché à jamais sa fille. Il y rencontre Lynn qui, comme lui, tente de cicatriser les blessures laissées par le rejet de son enfant.

« La Dre Sheridan, la thérapeute de Phil, est d’avis que la perte et la réaction envers cette dernière sont ce qui définit l’être humain. Je voulais que le lecteur perçoive toutes les situations et les autres personnages à travers le regard de Phil, à travers ses distorsions, ses préjugés, la fausse image qu’il entretient de lui-même et de son entourage, en sachant, donc, qu’il ne doit pas toujours le prendre au sérieux. »

À travers ce prisme subjectif délimité par les failles du protagoniste s’établit une véritable conversation entre Phil et le lecteur, ponctuée de souvenirs, de découvertes surprenantes sur ses proches et de discussions d’apparence banale qui suscitent des réflexions bouleversantes.

Observations ambivalentes

Cette stratégie permet à l’auteur de semer les graines d’une multitude d’observations ambivalentes tant sur des anecdotes quotidiennes, comme l’étiolement de l’amour ou son éventualité, que sur des enjeux planétaires tels que le déracinement, le choc post-traumatique et les résonances du mouvement #MoiAussi.

« Comme beaucoup de gens, Phil est amené à revoir sa compréhension de la notion de consentement, résume M. Homel. Il réalise qu’il a probablement eu plusieurs relations sexuelles qui n’étaient pas explicitement consensuelles, peut-être même au sein de son mariage. Il va jusqu’à douter de son propre consentement à certains moments. Les femmes ont investi l’espace de ce débat avec raison. Mais mon personnage se rend compte que, si l’on décide que l’hétérosexualité existe, alors les doutes, les craintes de décevoir ressentis par les femmes peuvent aussi être vécus par les hommes. »

Les nombreux raisonnements et hypothèses qui ponctuent le roman s’inscrivent dans la pensée de l’oeuvre de Homel, qui furète régulièrement dans ses propres intérêts et ses propres expériences pour colorer son écriture. Ainsi, dans l’espoir de trouver un sens à son existence, Phil acceptera de reprendre du service pour couvrir la crise des réfugiés en transit dans l’est de l’Europe — un voyage entrepris par l’auteur lui-même, qui connaît bien cette région, il y a de cela quelques mois.

« Ce périple s’avère à la fois transformateur pour Phil et pour sa fille, qui y entameront tous deux leur guérison. Mais surtout, c’est un prétexte pour exploiter de manière originale les nombreuses conventions qui se trouvent dans le roman. L’amour, l’adultère, les problèmes familiaux continueront d’inspirer les auteurs pour des générations à venir. Alors, peut-on les traiter avec une certaine profondeur, les rendre étranges ou intrigants ? »

Critique de «Portrait d’un homme sur les décombres»

Avec ce huitième roman, David Homel offre, à travers les aléas de la vie quotidienne d’un homme à bout de souffle, une réflexion incisive sur une masculinité qui échappe à ses propres repères. Plongeant allègrement dans les observations et les hypothèses des psychanalystes et des philosophes les plus réputés du siècle dernier, l’écrivain montréalais originaire de Chicago met sa plume audacieuse et raffinée au service d’un personnage dont la candeur n’a d’égale que la profondeur de la transformation qui s’apprête à ébranler ses fondations. Portrait d’un homme sur les décombres possède un goût de vraie vie, une authenticité parfois déstabilisante par sa banalité, qui s’avère néanmoins un reflet exemplaire des mensonges que l’on se raconte impunément à soimême pour masquer ou expliquer ses échecs, et de l’onde de choc qu’ils sont à même de provoquer lorsque révélés au grand jour.
 

★★★ 1/2

Portrait d’un homme sur les décombres

★★★ 1/2

David Homel, Leméac, Montréal, 2019, 272 pages