«Ce que font les gens normaux»: être passager de sa vie

Le dessin de Hartley Lin, avec une ligne claire, nette et sans compromis, laisse assez de place au réalisme tout en permettant des expressions faciales aisément compréhensibles.
Photo: Hartley Lin Le dessin de Hartley Lin, avec une ligne claire, nette et sans compromis, laisse assez de place au réalisme tout en permettant des expressions faciales aisément compréhensibles.

La jeune et insomniaque Frances Scarland est assistante juridique dans un grand cabinet d’avocats de Toronto. Elle partage son appartement avec sa meilleure amie, Vicky, une jeune actrice qui rêve d’Hollywood. Voilà la prémisse du premier et attendu roman graphique du très talentueux bédéiste torontois Hartley Lin, qui reprend ici une histoire qui a été publiée en feuilletons dans trois numéros de sa populaire série Pope Hats.

La réussite par la manière

Si cette mise en situation peut sembler un peu convenue, à la limite de l’insignifiant (le passage de deux jeunes femmes vers l’âge adulte), la réussite d’une telle œuvre passe par la manière. Il faut être capable de démontrer la banalité de ces instants sans tomber dans la platitude de la chose. Oui, tout jeune adulte se sent passager, à un certain point, de sa propre vie et Lin se sert de ce moment pour réfléchir sur cette intuition : que c’est dans l’acceptation de ne pas habiter sa propre existence que la maturité trouve son terreau pour éclore.

Parce qu’il est là, le grand problème de cette jeune Frances. Elle réussit à merveille, et surtout malgré elle, dans une carrière qui fait l’envie de ses collègues. Pour une raison qu’elle ignore (on imagine que ce détachement professionnel la rend attrayante), son grand patron, l’imposant Marcel Castonguay, a décidé de la prendre sous son aile et de lui faire grimper les échelons. Évidemment que cela suscite la jalousie. Frances, qui n’est même pas certaine de vouloir de ce poste, voit ses collègues perdre leur emploi pour des raisons structurelles (il faut couper !) pendant que d’autres s’adonnent à des jeux politiques en coulisse afin d’obtenir l’ultime preuve de leur importance : un plus grand bureau.

Mais Frances, elle, est plus intéressée par sa relation avec sa colocataire et amie, Vicky, qui quitte leur appartement pour s’installer à Hollywood, ayant obtenu un rôle dans une nouvelle série télé. Et pour cette dernière, plus carriériste que sa copine, c’est plutôt la désillusion qui l’attend, celle de pénétrer l’antichambre d’un monde qui semble, de prime abord, tout à fait fascinant avant de se révéler, lui aussi, convenu et ennuyant.

Le dessin de Lin est très inspiré de la bédé traditionnelle américaine, avec une ligne claire, nette et sans compromis, qui laisse assez de place au réalisme tout en permettant des expressions faciales aisément compréhensibles. Le tout est en noir et blanc, sans nuances de gris, rendant l’ensemble un peu brutal, ce qui contraste à merveille avec les nuances du propos.

Une œuvre mature

Alors qu’il travaillait sur ce roman graphique, Lin, qui aurait confirmé sa présence au 7e Festival de BD de Montréal (24 au 26 mai), a raconté en entrevue qu’il voulait saisir ce moment, dans la vingtaine, où tu dessaoules enfin et vois un peu plus clairement à quoi peut ressembler ta vie d’adulte. En ce sens, Ce que font les gens normaux est tout à fait réussi et capte très bien ce moment charnière, constituant un roman graphique juste et sensible. Une œuvre mature qui nous donne déjà hâte à la suite !

Ce que font les gens normaux

★★★ 1/2

Hartley Lin, traduit de l’anglais par Nora Bouazzouni, Dargaud, Paris, 2019, 137 pages