«Le silence de Sandy Allen»: est-ce mal d’être grande?

De curiosité de quartier à star du «Casanova» de Fellini, Sandy Allen est restreinte au regard des autres, à la pitié et à la fascination.
Photo: Flammarion De curiosité de quartier à star du «Casanova» de Fellini, Sandy Allen est restreinte au regard des autres, à la pitié et à la fascination.

En 1975, Sandy Allen a 20 ans. Du haut de ses 2,32 mètres, elle vient tout juste d’être consacrée la plus grande femme du monde par le Livre Guinness des records. Exhibée aux quatre coins des États-Unis, des foires aux freak shows, en passant par les grands défilés annuels, la jeune femme se prête docilement au jeu, muette, dans l’espoir que son silence la réduira à l’invisibilité tant escomptée.

Avec Le silence de Sandy Allen, l’écrivaine française Isabelle Marrier se porte de nouveau à la défense d’une vie marginale et solitaire, offrant une voix à une femme réduite au silence, montrée du doigt, isolée par une différence qui demeure paradoxalement, aux yeux des autres, l’unique légitimité de son existence.

De sa vision délicate et empathique, l’auteure effleure les mesquineries et la solitude de l’enfance — le désespoir devant cette paire de patins à roulettes qu’il s’avère impossible d’enfiler, privée de camaraderie, de prétendant, de bonheur —, les regards insistants, ceux qui se détournent avec dégoût ou gêne, les innombrables questions, le déni de l’intimité. « Pensez-vous qu’un homme puisse vous faire l’amour ? Laissez-moi deviner combien vous pesez. Et aux toilettes, vous remplissez la cuvette ? Et vous pouvez croire en Dieu en étant comme ça ? »

De curiosité de quartier à star du Casanova de Fellini, Sandy Allen est restreinte au regard des autres, à la pitié et à la fascination. Peu à peu, sous la plume imprégnée de tendresse d’Isabelle Marrier, l’incompréhension et la honte se muent en résignation et en lassitude.

Cette désolation feutrée perceptible à travers les pages, plus que la colère ou le désespoir tapageurs, constitue la force de ce roman qui, malgré le conformisme du récit et la simplicité de l’écriture bousculée par quelques fioritures, bouleverse et s’offre en miroir gênant d’une société effrayée par la différence, qui s’abreuve trop souvent à une désolante uniformité.

Le silence de Sandy Allen

★★★

Isabelle Marrier, Flammarion, Paris, 2019, 288 pages