«Avec pas une cenne»: l’infini à portée de main

Rodolphe Lasnes raconte avec la finesse qu’on lui connaît un voyage dans le nord du Pakistan qui lui a coûté cher.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rodolphe Lasnes raconte avec la finesse qu’on lui connaît un voyage dans le nord du Pakistan qui lui a coûté cher.

« L’amour, écrivait Céline, c’est l’infini mis à la portée des caniches. » On a parfois l’impression que le voyage, si facile à accomplir aujourd’hui, met lui aussi l’infini à la portée du premier venu. Il suffit désormais de prendre l’avion et de se gratter le nombril lorsqu’on arrive à destination.

Ici, une toilette bouchée dans la chambre d’un hôtel d’Old Orchard. Une amourette sans conséquence avec un Néerlandais rencontré sur une plage du Pérou, revu à Saint-Malo et à Amsterdam.

Le souvenir doux-amer d’une aventure homosexuelle d’une nuit après avoir mis les pieds — et le reste — sur une plage nudiste de Zipolite, au Mexique. Ailleurs, un homme nous fait le récit d’une nuit inconfortable vécue à Calcutta, en « fucking Inde ». De la gêne, des ego meurtris, des démangeaisons.

Est-ce l’époque ? L’air que l’on respire, le climat ? La plupart des 14 « récits de voyage » que l’on retrouvera dans Avec pas une cenne, un collectif qui vient de paraître sous la direction de Mélissa Verreault (L’angoisse du poisson rouge), semblent se complaire dans un nombrilisme plutôt pitoyable.

Pour beaucoup, il s’agira d’histoires à l’humour facile qui passent du coq à l’âne sans jamais aller nulle part, un simple ramassis d’anecdotes — mais une accumulation d’anecdotes fait-elle un récit de voyage ?

Et si certains auteurs voyagent « avec pas une cenne », ce n’est pas le cas de Jean Désy, par exemple, qui nous livre sans beaucoup d’éclat le journal de son troisième voyage en Nouvelle-Zélande.

Hormis deux textes en particulier, il ne faudra pas chercher de littérature ici. Dans « Gilgit hors piste », Rodolphe Lasnes, l’auteur de Pinsonia 1500-2011 (Leméac, 2018), grand voyageur et écrivain, raconte avec la finesse qu’on lui connaît un voyage dans le nord du Pakistan qui lui a coûté cher.

Avec « Hanami, ou l’art de contempler les cerisiers en fleurs », extrait d’un roman encore à venir, Vincent Brault (Le cadavre de Kowalski) infuse une étrange magie dans le récit de sa nuit passée dans un love hotel de Tokyo avec une jeune femme aux « paupières rouges ».

Les autres récits s’oublient à la même vitesse qu’ils se lisent. Ni le récit de Juliana Léveillé-Trudel ni ceux d’Érika Soucy, d’Olivier Sylvestre ou de Mélissa Verreault ne parviennent à faire écho.

Traverser la moitié de la planète, accroître son empreinte de carbone, risquer l’incompréhension et les maladies tout en n’ayant aucune curiosité pour l’autre ou pour sa culture, aucun intérêt pour le décor et les paysages ? C’est désormais possible.

S’il fallait à tout prix trouver des points communs à cette quinzaine de courts récits de voyage — mis à part les deux cités plus haut —, ce serait leur banalité, l’absence de forme, de courage ou d’ambition littéraire. Les voyages déforment-ils la jeunesse ? Il n’est pas vain de se le demander.

Extrait d’«Avec pas une cenne»

« C’était quand même bien d’être en voyage, comme ça, chez les Teutons. Une fois à la gare, à Berlin, il y avait un concert de Scorpions. C’était tout pourri. De la merde, vraiment. Puis on est allés à Hambourg. Parce que les Beatles, ils ont joué à Hambourg quand ils étaient jeunes. Leurs meilleurs concerts. Une sorte de pèlerinage. On avait fait du feu, au camping, pour faire chauffer des pâtes en conserve. D’après S, c’étaient de bonnes pâtes parce qu’il y avait marqué “Italiaˮ sur la boîte. Il était sérieux, on était morts de rire. Genre à se pisser dessus. » Paul Kawczak, «Pétrir la pâte», p. 42.

Avec pas une cenne

★★

Collectif dirigé par Mélissa Verreault, Québec Amérique, Montréal, 2019, 216 pages