«Partir, revenir, mourir un peu»: les hauts et les bas d’une vocation

Distribution de farine par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient, à Rafah
Photo: Said Khatib Agence France-Presse Distribution de farine par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient, à Rafah

En dévoilant la vie personnelle des humanitaires, de leurs déchirements perpétuels à leurs états d’âme contradictoires, Partir, revenir, mourir un peu s’attarde cette fois, trois ans après Nouvelles d’humanitaires, aux impacts du métier sur ceux qui l’ont choisi.

Cette perspective va donc au-delà des interventions elles-mêmes pour ouvrir une porte inédite, plus dérangeante, sur l’expérience humaine des conditions extrêmes d’un métier reconnu comme vertueux — contraste qui met au jour des imperfections, des doutes et des besoins symptomatiques d’une grande usure au-delà du dévouement.

Si le premier recueil laissait déjà entrevoir les dilemmes moraux vécus sur le terrain par une dizaine d’humanitaires, celui-ci va au fond des choses : les récits sont plus que jamais cathartiques. Devant le constat que l’accompagnement au retour des missions est peut-être insuffisant, on comprend que ce livre est aussi un cri, une manière de libérer à juste titre une parole peu sollicitée et peu entendue.

Tissu complexe

Dix récits dessinent ainsi le tissu complexe des paradoxes qui font la vie de l’humanitaire : le besoin d’adrénaline auquel s’oppose un besoin de stabilité, les conditions extrêmes sur le terrain qui dégoûtent ensuite du confort, le sentiment de réalisation suivi d’un vide déroutant au retour, chez soi, là où même la famille a du mal à comprendre. À force d’aller et venir dans le monde sous le coup de stress énormes, les humanitaires deviennent ainsi épuisés, dévorés de questions. « Il y a souvent un “pourquoi” qui demeure dans la pénombre : celui qui délimite l’engagement intime et personnel », note en préface Nicolas Bergeron, président de Médecins du monde Canada. Cette question est le droit fil du recueil.

Que le récit se déroule au Québec, en Sierra Leone durant l’épidémie d’Ebola ou dans un espace-temps flou pigé dans des années de métier, des comportements récurrents apparaissent : consommation d’alcool abondante pour résister au stress, culpabilité liée aux privilèges, cynisme, sentiment de ne jamais pouvoir faire autre chose… Chaque humanitaire écrit qu’il est un peu brisé, finalement. Qu’il ne sait plus comment justifier ses choix ni ce qui est « normal ».

Territoire très intime

S’il faut saluer la sincérité et la résilience de ces humanitaires, qui se livrent entiers, cette entrée dans un territoire très personnel ne se fait pas sans malaise.

Entre le témoignage et le journal intime, la frontière est souvent mince. En étant aussi transparents, certains récits s’approchent de la moralisation ou glissent dans le pathos — les adresses aux procheset l’amoncellement de détails sur la vie privée, notamment, ne donnent pas plus de clés pour comprendre le propos, lui-même souvent éparpillé.

En fin d’ouvrage, le témoignage de l’humanitaire palestinien Sami Alhaw, même s’il n’a travaillé qu’à Gaza et n’a donc jamais vécu le « retour », apparaît comme le plus équilibré : son désespoir et son espoir mêlés sont plus réservés, mais non moins révélateurs.

Il résume à lui seul ce que Partir, revenir, mourir un peu exprime courageusement, entre les lignes : qu’être humanitaire est un choix difficile, mais avec lequel on peut apprendre à vivre et à être soi, pour le meilleur et pour le pire.

Partir, revenir, mourir un peu

★★★

Sous la direction de François Audet, Éditions Les malins, Montréal, 2019, 259 pages