«L’œil soldat»: la guerre, la guerre (encore la guerre)

Il faut bien admettre avec Larry Tremblay que la violence du monde se trouve en germes dans le vocabulaire que nous employons pour désigner l’autre.
Photo: La Peuplade Il faut bien admettre avec Larry Tremblay que la violence du monde se trouve en germes dans le vocabulaire que nous employons pour désigner l’autre.

Dans sa pièce Cantate de guerre (2009) comme dans son roman L’orangeraie (2013), Larry Tremblay tente de comprendre pourquoi l’humanité a encore recours à la barbarie meurtrière des armes afin de résoudre ses conflits. Comment tant de gens peuvent-ils ignorer qu’il n’y a pas plus ironique que de tenter de démontrer, avec un fusil, que son dieu à soi est amour ?

Le dramaturge conclurait donc une sorte de triptyque sur le thème de la guerre avec L’œil soldat, récit versifié traduisant la pensée d’un jeune homme tyrannisé par la bestialité de ses pulsions. Après avoir pactisé avec nul autre que le Diable, le voici qui, en un clignement de paupière, peut changer de sexe, de couleur de peau et d’époque, devenir esclave noir dans les champs de coton ou soldat ignorant tout des raisons pour lesquelles il se trouve au front : « Il pleut des morts / mais cette pluie / ne lave rien / n’étanche rien. »

Texte squelettique, moins ciselé que décharné, L’œil soldat donne souvent l’impression de parcourir un carnet de notes ayant mené à la création d’un autre texte, plutôt que de renouer avec le poète clairvoyant de 158 fragments d’un Francis Bacon explosé (Éditions du Noroît, 2012). Même aux yeux de qui ne respecte rien de plus que le droit d’un créateur à ses obsessions, il y a très manifestement redite (la seconde partie du livre a d’ailleurs été à l’origine de l’écriture de Cantate de guerre).

Et s’il faut bien admettre avec Larry Tremblay que la violence du monde se trouve en germes dans le vocabulaire que nous employons pour désigner l’autre, plusieurs passages se contentent d’orner de jolis habits des lieux communs sur l’absurdité des guerres de religion : « je nous entends / dans notre peur / nous forgeons des dieux / petits comme nos yeux / et nous les prions / de nous fermer le cœur ». Il est plus que temps de se réapproprier les mots que nous ont confisqués les puissants, oui, mais prenons garde à ne pas leur substituer des sermons, tout aussi vertueux soient-ils.

L’œil soldat

★★

Larry Tremblay, La Peuplade, Chicoutimi, 2019, 96 pages