La salvatrice curiosité d’un «parkinsonné»

Pour François Gravel, écrire des histoires pour les enfants et les ados aura été la plus profitable des écoles de narratologie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour François Gravel, écrire des histoires pour les enfants et les ados aura été la plus profitable des écoles de narratologie.

Comment ça va ? La question, banale, ne l’est plus pour François Gravel. En 2016, l’écrivain de 67 ans recevait un diagnostic de parkinson. « Quand on me demande “Comment ça va ?”, souvent je vais répondre : “Est-ce que tu veux la version courte ou la version longue ?” Mais en gros, ça va bien. »

Vous l’auriez soumis à un jeu-questionnaire sur le parkinson il y a quelques années qu’il n’aurait sans doute pu évoquer que ces tremblements auxquels la maladie dégénérative se résume dans l’imaginaire collectif. Pourquoi, au fait, François Gravel ne tremble-t-il pas, lui ?

C’est qu’il y a des parkinsons, et presque autant de symptômes possibles que de personnes atteintes, apprend-on dans À vos ordres, colonel Parkinson !, le carnet de bord de son apprivoisement de la maladie, que signe celui qui préfère se dire « parkinsonné » plutôt que d’embrasser la gravité d’une formule figée du genre « Je souffre de parkinson ».

Parti pris pour le rire

On reconnaîtra dans cet amusant mot-valise son éternel parti pris pour le rire, mais aussi son dédain des tragédiens de pacotille. Comment pourrait-il indiquer qu’il est souffrant alors que, pour l’instant, François Gravel ne l’est pas vraiment ?

Si l’on exclut ces quelques mots dont la prononciation manque de vernis, l’homme qui nous reçoit est un sexagénaire (presque) pimpant, heureux résultat du jogging auquel il se livre quotidiennement et d’une médication efficace. « C’est très intéressant, ce qui m’arrive », explique-t-il dans la salle à manger de son condo du quartier Rosemont.

Intéressant : voilà un adjectif que notre hôte emploiera à plusieurs reprises, un adjectif étonnamment positif, mais qui témoigne pourtant d’une attitude en phase avec son œuvre, guidée par des valeurs cardinales comme la curiosité et sa cousine l’émerveillement. Bonne nouvelle : malgré un bref épisode dépressif, non seulement sa curiosité sera demeurée intacte, elle l’aura préservé de l’abattement. Certains chapitres d’À vos ordres, colonel Parkinson ! tiennent ainsi du compte rendu (amusant) de ses recherches personnelles sur une maladie encore mystérieuse.

« Quand je fais des mots croisés, il m’arrive d’avoir l’impression de suivre un circuit dans ma tête. Je sais que je sais le mot, mais je ne sais pas comment je le sais et je sens le circuit qui s’allume », raconte-t-il, les pupilles pétillantes. S’il complique presque chaque geste, le parkinson réenchante aussi paradoxalement le moindre geste d’ordinaire simple et naturel.

Séances d’orthophonie, exercices de motricité : c’est de la job, être parkinsonné, un boulot à temps plein permettant d’entrer dans la pleine conscience des rouages de la machine de son corps.

« Ça peut paraître nouvel âge, mais quand on reçoit un diagnostic comme celui-là, on se dit que, s’il faut se sentir bien, autant que ce soit aujourd’hui plutôt que demain, parce que c’est sûr que demain, ça n’ira pas bien, et que ça ne sert à rien d’y penser à longueur de journée. »

Bilans d’hier et d’aujourd’hui

« Quand j’ai eu 30 ans, je me suis mis à penser à ce que j’avais fait de ma vie, au temps qui me restait à vivre », se rappelle François Gravel avec un sourire en coin, visiblement amusé par l’ironie que recèle cette confidence, alors que l’existence lui offre aujourd’hui un prétexte à des bilans majeurs beaucoup plus costauds.

Conclusion de ses remises en question : le jeune prof de cégep en économie choisira d’enfin faire honneur à son rêve d’adolescence : l’écriture. Après quelques romans pour adultes, ses premiers livres jeunesse arrivent à la fin des années 1980 et le consacrent rapidement chouchou des gamins lecteurs.

Écrire des histoires pour les enfants et les ados aura été pour lui la plus profitable des écoles de narratologie. Leçon principale : un roman s’affaissera sur lui-même s’il n’est pas supporté par les piliers solides d’un vrai récit.

« Quand je rencontrais des enfants dans les écoles, je leur montrais un roman pour adultes et je leur demandais pourquoi il était plus épais qu’un roman jeunesse », raconte celui qui affiche plus d’une centaine de titres au compteur et qui lançait en février Neuro, une dystopie pour les neuf ans et plus.

« Après avoir entendu leurs réponses, je leur expliquais que c’est en fait parce que les adultes ne comprennent pas vite ! Les adultes, il faut tout leur expliquer. Je ne leur donne qu’un squelette d’histoire, aux enfants, mais j’ai confiance en ce qui se passe dans leurs têtes. Lire, c’est refaire un livre, et ils sont doués pour ça. Mais s’il n’y a pas d’histoire, ça ne tiendra pas, parce qu’il n’y a aucun snobisme chez les enfants. »

Aimer vieillir

Il n’y en a pas non plus, de snobisme, chez cet écrivain ayant toujours préconisé une limpidité et un humour indissociables du plaisir que lui procurent toujours ses quelques heures quotidiennes de travail.

« J’aime ça, comprendre, quand je lis ! » lance-t-il au sujet de sa méfiance envers la complaisance des tournures amidonnées. « Certains auteurs s’ingénient à ne pas être compris, mais s’il faut relire une phrase trois fois pour la comprendre, ce n’est peut-être pas du génie, c’est peut-être juste que la phrase est mal écrite. Moi, je suis un conteur au service de mon histoire. Ce que je sais de façon intime, c’est que j’éprouve une énorme satisfaction à écrire, et j’ai parfois l’impression que l’auteur s’ennuie lui-même quand je lis certains romans. »

Pas d’apitoiement ni de grattage de bobos dans À vos ordres, colonel Parkinson !, un livre lumineux qui, malgré les circonstances, esquisse un sobre éloge du vieillissement. « Ce serait fort de dire que je suis complètement heureux, mais j’ai aimé ça, vieillir. Je me sens tellement moins niaiseux. Quand je pense à certaines choses que j’ai faites à 20, 30, même 40 ans… À mon âge, on a la chance d’être conscient du temps qui passe, même si là, je trouve qu’il passe un peu trop vite. »

À vos ordres, colonel Parkinson !

François Gravel, Québec Amérique, Montréal, 2019, 168 pages