Il n’y a vraiment pas de honte à être malheureux

Le recueil de Tara-Michelle Ziniuk rejette et embrasse dans un même mouvement la langue du «self-care» et d’Internet, lieu de liberté totale et d’asservissement sournois.
Photo: Triptyque Le recueil de Tara-Michelle Ziniuk rejette et embrasse dans un même mouvement la langue du «self-care» et d’Internet, lieu de liberté totale et d’asservissement sournois.

« Il y a quelque chose à dire en faveur de la vulnérabilité, de l’amour en tant que geste radical », écrit la poète torontoise Tara-Michelle Ziniuk, et comment ne pas lui donner raison ? Il faudra un jour en finir — une fois pour toutes — avec ce culte violent de l’imperturbabilité qui afflige ce monde à pleurer d’une bonne humeur souvent suspecte. Réjouissons-nousque la littérature offre ces jours-ci sa résistance à la dictature du bonheur à tout prix et de la sérénité obligée. Sablons le champagne… et sanglotons !

« Et si l’amour existait, mais que ton cell était éteint ? Et si l’amour existait, mais que t’étais en mode avion ? » Exemple parmi tant d’autres du sens du titre insolite — oui, oui, ça, c’est le titre d’un seul poème ! — que déploie Tara-Michelle Ziniuk dans Whatever, un iceberg, son premier livre à paraître en français grâce à une traduction sensible de Daphné B.

Portrait aussi fragmenté que nos vies en ligne d’une sorte de triangle amoureux (à sens unique), ce recueil d’une implacable intensité rejette et embrasse dans un même mouvement la langue du self-care et d’Internet, lieu de liberté totale et d’asservissement sournois.

Chevillée à la fois à sa peur de mourir et au malheur d’exister, Ziniuks’insinue dans le fossé séparant ses valeurs des mauvais choix qu’elle effectue au quotidien, zone de tension où verdoie la haine de soi. Elle porte ses bobos comme des bijoux et camoufle sous un barrage de phrases cruelles envers elle-même un appel à une réelle bienveillance, que ne parviendraient pas à récupérer ni le capitalisme ni ce discours trop optimiste qui aime prétendre que la littérature sauve des vies. « À la bibliothèque, je lis d’un bout à l’autre un livre sur l’intimité, comme si un livre pouvait m’aider. Tant qu’à y être, je lis aussi le guide du conducteur de moto. »

À l’évidence, ces longs poèmes en prose ne déploient pas beaucoup d’efforts pour se conformer à une conception traditionnelle de la poésie, un problème qui n’en est un que si vous êtes du genre à penser qu’un poème ne devrait jamais ressembler à un essai, à une nouvelle ou à un tweet.

En évoquant d’un seul souffle inégalités sociales et santé mentale, la poète rappelle aussi que, même si l’argent ne fait pas le bonheur, il existe des liens trop souvent occultés entre bonheur et condition économique. Et si les millénariaux étaient anxieux moins parce qu’ils avaient été trop chouchoutés au berceau que parce qu’ils vivent constamment avec la crainte que leur contrat ne soit pas renouvelé ?

Tellement triste aujourd’hui

La poète américaine Melissa Broder crée en 2011 le compte Twitter @sosadtoday, sur lequel elle entreprend de surjouer l’archétype de la fille triste, s’entichant sans cesse du mauvais gars qui ne répond jamais à ses textos. « Grande dépressive devant l’Éternel », elle signe avec So Sad Today un recueil de récits intimes contemplant à la lumière d’un humour impitoyable tous les remèdes délétères auxquels l’on s’en remet — alcool, drogues, nourriture, mauvais sexe — afin d’apaiser cette lancinante impression « de ne jamais être à la hauteur ».

La connaissance de soi ne prémunit pas tant que ça contre l’erreur sans cesse renouvelée, plaident ces textes dans lesquelles Broder fuit le bonheur de peur qu’il ne se sauve, et raconte avec une généreuse impudeur ses troubles alimentaires, ses problèmes de santé mentale et ses dépendances diverses.

Mais l’écrivaine célèbre également la beauté d’un désir qui, sans permettre de réelle et définitive guérison, perce parfois des échappées au coeur de la tristesse chronique. D’autres chapitres plus strictement satiriques opposent quant à eux à l’inconvénient d’être né une (auto)dérision ravageuse, qui prémunit contre le désespoir. Exemple type : cette liste litanique de différents scénarios sentimentaux foireux, laissant entendre implicitement que l’amour est avant tout une souffrance que l’on s’inflige.

« Aujourd’hui, j’ai passé cinq heures sur ta page Facebook : une histoire d’amour. » « Mon passe-temps préféré consiste à imaginer que tu vas revenir : une histoire d’amour. » « Ça me manque, ces histoires de cul que je prenais pour de l’amour, mais dont tu savais très bien qu’elles n’étaient que du cul : une histoire d’amour. » Malgré une traduction catastrophiquement argotique, il y a dans ce livre la conviction que la vie est une tragédie absurde que l’on aurait bien pu nous épargner, et la conviction que tout ça mérite quand même d’être vécu.

La noirceur qui fatigue les yeux

Je suis célèbre dans le noir, troisième recueil de Frédéric Dumont, est rempli d’images bien trouvées et de phrases bien tournées. Il n’y a pourtant pas plus puissant passage que ces trois vers d’une sagesse presque zen, résumant à la fois l’accablement d’un homme et la noblesse de ses ambitions : « je veux juste pouvoir faire mon lit / dans la plus pure tradition / de faire son lit ».

« Maman j’ai encore raté ma santé mentale », regrette le poète dans ce livre visiblement inspiré d’une sérieuse dépression, dont le ton oscille toujours entre l’hyperréalisme d’un quotidien où tout pèse lourd et le surréalisme d’un imaginaire qui, concrètement, ne change rien à la situation, bien qu’il permette un instant de quitter la dureté du réel.

Pas mort, mais pas fort, Frédéric Dumont refuse l’abattement total, même s’il doit quand même compter ses cennes pour se payer de quoi manger. Il faudrait trouver l’énergie d’apprendre la routine d’une vie où l’on gobe sagement ses pilules et où l’on plie sagement son linge, mais le poète sait trop bien que c’est précisément le présage d’une pareille existence qui l’a mené jusqu’en psychiatrie.

La tristesse pleinement vécue est donc chez lui comme une rambarde, comme une façon de ne pas céder au précipice ultime. La tristesse est chez lui une douleur trop conne pour ne pas lui offrir la plus belle des grimaces et une douleur trop sérieuse pour ne pas la tenir en respect. En résumé : la noirceur est un refuge de choix, mais vivre dans le noir, ça finit par fatiguer les yeux.

Critiques

Whatever, un iceberg  
★★★★
Tara-Michelle Ziniuk, traduit de l’anglais par Daphné B., Triptyque, Montréal, 2019, 120 pages

So Sad Today
★★★
Melissa Broder, traduit de l’anglais par Clément Ribes, Éditions de l’Olivier, Paris, 2019, 208 pages

Je suis célèbre dans le noir
★★★1/2 
Frédéric Dumont, Éditions de l’Écrou,
Montréal, 2019, 125 pages