Les «social justice warriors», victimes ou bourreaux?

Pour Judith Lussier, le «social justice warrior» est devenu caricatural à cause de ses revendications pointues, la plupart du temps incomprises du grand public.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour Judith Lussier, le «social justice warrior» est devenu caricatural à cause de ses revendications pointues, la plupart du temps incomprises du grand public.

Près de deux ans après avoir laissé sa chronique au journal Métro, Judith Lussier retourne à sa tribune avec un nouveau livre sous le bras et un objectif : réhabiliter les social justice warriors, ces guerriers progressistes 2.0 qui n’hésitent pas à s’exprimer sur des enjeux sociaux et que plusieurs se plaisent à « démoniser ».

« Les social justice warriors — ou guerriers de la justice sociale —, ce sont des gens qui semblent s’indigner pour tout et n’importe quoi sur les médias sociaux, que ce soit à propos d’enjeux de justice sociale, comme le racisme, le sexisme, les minorités sexuelles et de genre, la pauvreté, ou à propos de l’environnement », explique la chroniqueuse en entrevue au Devoir.

Ces militants défrayent souvent la chronique. Il suffit de penser, entre autres, aux affaires SLĀV et Kanata pour se rappeler ces justiciers dénonçant avec vigueur des démarches d’appropriation culturelle.

Avec ce livre, Judith Lussier souhaite « amener le grand public à comprendre les motivations qui portent ces guerriers, en allant au-delà de la caricature que l’on peut faire d’eux. On les a démonisés, ridiculisés… alors que leurs sources d’indignation, le plus souvent, sont légitimes », poursuit-elle.

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D’après l’auteure, le social justice warrior (SJW) est devenu caricatural à cause de ses revendications pointues, la plupart du temps incomprises du grand public. « Le reste de la population peut se sentir perdu parce qu’il n’a pas la grille d’analyse nécessaire », ajoute-t-elle.

Une incompréhension dont elle estime faire les frais, comme de nombreux guerriers de la justice sociale. « Chaque fois qu’on s’exprime, on mesure le “coût d’expression”. Par exemple, je sais très bien que, lorsque j’utilise le mot “patriarcat” dans une chronique, ça va me coûter plusieurs courriels d’insultes de gens qui ne comprennent pas ce mot comme un concept social. Ils le conçoivent comme moi qui hais les papas », illustre-t-elle d’un rire un peu démuni face à ces sophismes.

Victime de cyberharcèlement, Judith Lussier a délaissé sa tribune à Métro et a sombré dans la dépression. Un sentiment d’épuisement qui se révèle répandu parmi les défenseurs de la justice sociale, apprendra-t-on au fil des pages.

Afin de « poser les bases » pour mieux cerner la teneur du débat, son essai s’agrémente de multiples références et fournit un lexique dès les premières pages. Le néophyte naviguera entre des termes plus populaires, tels que « violence », « hétéronormativité », aux plus nébuleux, comme « tokenism », « neurodiversité » ou « pinkwashing ».

Dans son essai, ironiquement intitulé On peut plus rien dire — référence à la rengaine populaire qui résonne ces derniers temps dans l’espace public —, Judith Lussier affirme qu’« au contraire, aujourd’hui on peut encore tout dire. Mais quelqu’un va prendre la tribune pour vous répondre ».

« Grâce aux réseaux sociaux, le droit de parole est devenu hyperdémocratique. Les communautés marginalisées ont pu se rallier entre elles, développer des savoirs, des connaissances et des argumentations ainsi que des capacités de réponse », indique l’auteure.

Ces nouvelles voix qui se sont élevées pour dénoncer des systèmes oppressifs en ont braqué plus d’un se sentant « tout de suite censuré », remarque la chroniqueuse.

Parfois taxée de militantisme, Judith Lussier assume pleinement son étiquette de SJW. « J’incarne ces sujets sociaux personnellement : je suis une femme, je suis féministe et je suis lesbienne, donc je m’intéresse aux minorités sexuelles et de genre depuis toujours. » Parsemé de témoignages, l’essai nous offre les points de vue de plusieurs de ces militants nouveau genre, dont certains rejettent toutefois l’acronyme, comme Aurélie Lanctôt ou Caroline Trottier-Gascon.

« Il y a un malaise à porter cette étiquette de SJW parce que c’est devenu une image négative, déplore l’auteure. Mais ça n’a pas toujours été le cas ! » Le célèbre militant syndicaliste Michel Chartrand a lui aussi été désigné comme un guerrier de la justice sociale par le passé, s’amuse-t-elle à rappeler.

Au fil de la lecture, on comprend que ces justiciers ont du mal à garder le contrôle de leur image, et les journalistes ne leur faciliteraient pas la tâche. L’angle choisi par les médias traduit, le plus souvent, le regard d’une majorité blanche privilégiée à qui ces enjeux sociaux sont peu familiers, pense Judith Lussier.

Allier pédagogie et empathie

Lorsque l’agressivité et l’intransigeance prennent le pas sur une démarche pédagogique, il arrive que les SJW prennent à leur tour le rôle de bourreaux, nuance la journaliste.

« C’était important pour moi de reconnaître qu’il y a des choses qui vont trop loin [de la part de ces guerriers] », concède celle qui a réservé la moitié de son essai à une démarche autocritique.

Après l’écriture de son livre, la chroniqueuse avoue avoir adouci son militantisme. « Avant, j’étais plus baveuse, plus agressive, j’avais moins d’écoute, moins d’empathie. Maintenant, au lieu d’aborder quelqu’un qui ne comprend pas un enjeu avec une attitude condescendante, je vais être davantage pédagogue et empathique. »

Un comportement salutaire sur les réseaux sociaux, où les débats peuvent prendre l’allure de règlement de comptes, juge-t-elle.

Extrait de «On peut plus rien dire: Le militantisme à l’ère des réseaux sociaux»

Alors que les militants crient leur détresse, on s’offusque de leurs cris plutôt que de s’inquiéter des raisons de leurs tourments. Quand nous traitons les militants comme des rabat-joie — et nous le faisons régulièrement —, nous oublions que cet inconfort dans lequel ils nous plongent est d’abord le leur.
  

On peut plus rien dire: Le militantisme à l’ère des réseaux sociaux

Judith Lussier, Cardinal, Montréal, 2019, 224 pages