«Plutonium»: détailler l’horreur

Camille Bouchard a décidément l’art de bien faire les choses, notamment lorsqu’il investit un pan de l’histoire.
Photo: Maurice Gagnon Camille Bouchard a décidément l’art de bien faire les choses, notamment lorsqu’il investit un pan de l’histoire.

Marie-Louise Lavoie a 12 ans lorsqu’elle quitte la France pour le Nouveau-Mexique afin d’échapper, croit-elle, aux affres de la Seconde Guerre mondiale.

Installée à Los Alamos chez son cousin Chicho, elle sera toutefois témoin — et sans le vouloir — des dessous du projet Manhattan et des tests menés par l’armée américaine avant les attaques sur Hiroshima et Nagasaki.

Avec Plutonium, troisième titre de la série « Le siècle des malheurs », Camille Bouchard témoigne avec force vive de cette immonde tragédie humaine. Fidèle à sa verve rigoureuse, à son sens du rythme et du récit, l’auteur prolifique frappe fort en retraçant de l’intérieur les effets de cette soif de pouvoir qui aura eu des conséquences tragiques pour plus de 200 000 civils.

Ainsi, c’est à travers les récits entrecroisés de Marie-Louise et de Yuriko, jeune Japonaise qui vivra l’horreur à Nagasaki, que Bouchard permet d’entrer de plein fouet au coeur de l’innommable.

D’un côté, Marie-Louise écoute les confidences du professeur Hirsch, honteux et repentant d’avoir participé à la création de cette bombe atomique, de l’autre, Yuriko nage en plein cauchemar.

Cherchant sa famille après l’explosion, elle croise des marcheurs aux cheveux brûlés, à la peau noircie ou alors aux chairs meurtries, des mères fouillant les décombres pour retrouver leurs petits, des êtres humains assoiffés qui boiront cette pluie noire et radioactive accueillie pourtant, et en dernier espoir, comme une bénédiction. L’apocalypse comme si vous y étiez.

Jouer de minutie

La chaleur insoutenable, l’air irrespirable, la douleur de l’eau sur les peaux écorchées, la force du ressac ressenti après la détonation, tous ces détails mis en scène par Bouchard parviennent à nous happer et à nous projeter en plein coeur de ce désastre humain. Mais plus encore, cette écriture cinématographique ne serait pas aussi percutante et évocatrice si elle ne se doublait d’un sens aiguisé du détail historique. Bouchard a décidément l’art de bien faire les choses, notamment lorsqu’il investit un pan de l’histoire.

Que ce soit la révolution mexicaine dans Pistolero ou la guerre d’Indochine dans Indochine — deux premiers titres de la série —, l’auteur mêle habilement faits réels et personnages fictifs tout en intégrant en filigrane des personnages qui ont réellement existé.

Le président Truman, le général Groves, le professeur Oppenheimer, le général Masakazu Kawabe, tous des hommes qui ont provoqué et/ou subi cette tragédie.

Plutonium reste sans doute le plus achevé des trois titres parus jusqu’à maintenant dans cette série, titres qui se lisent, au fait, indépendamment des autres. L’absence d’interaction directe entre les personnages fictifs et les hommes d’État assure une partie de cette réussite.

Humbles et humaines

Non moins impliquées dans les événements, les deux jeunes filles fictives sont intimement liées au réel qui se déroule autour d’elles sans tenir le rôle d’héroïne modèle et sans chercher à se dépasser. Humbles et humaines dans l’adversité.

En fin de compte, les personnages restent ainsi plus aboutis et plus crédibles que ceux des récits précédents. Et le siècle des malheurs n’a pas dit son dernier mot, car deux autres titres suivront.

Extrait de «Plutonium»

« La lumière émise par ce deuxième soleil était si éblouissante que j’ai dû fermer les yeux. Malgré tout, je continuais à le voir à travers mes paupières closes. L’air, que je trouvais si doux une seconde plus tôt, est devenu ardent. Je me suis détournée de la fenêtre comme on s’éloigne d’un poêle qui surchauffe. Le docteur Kawabe a gémi à côté de moi. Il n’y avait plus aucun bruit, ni chants d’oiseaux ni stridulations d’insectes. Quand, après plusieurs secondes, la lueur a disparu et que la chaleur a diminué, j’ai rouvert les yeux. Un arbre géant, fait de fumée, s’élevait lentement au-delà des collines, maculant de nuées sombres le ciel autrement limpide. Le docteur Kawabe, le souffle court, a murmuré en détachant chaque syllabe : — Qu’est-ce que c’est que cette sorcellerie ? On dirait un akashita. »

Plutonium

★★★★

Camille Bouchard, Boréal, Montréal, 2019, 136 pages