«Adieu Oran»: sauve qui peut!

«Adieu Oran» est le cinquième livre d’une série où s’inscrit toute la problématique sociale et politique de l’Algérie au fil d’enquêtes.
Photo: Fayez Nureldine Agence France-Presse «Adieu Oran» est le cinquième livre d’une série où s’inscrit toute la problématique sociale et politique de l’Algérie au fil d’enquêtes.

C’est en 2015 qu’Ahmed Tiab a fait une entrée fracassante avec Le Français de Roseville, une enquête à double volet située à Oran et mettant en scène le jeune commissaire de police, Kémal Fadil. Séduisant, brillant, « juste » dans l’âme comme dans ses actes, Fadil s’est tout de suite imposé entouré d’une solide galerie de personnages : cet Adieu Oran est déjà le cinquième livre de la série.

Tiab a tout de suite fait mouche avec sa vibrante description d’Oran, ville tout en langueur dont Camus avait déjà chanté les couleurs chaudes et contrastées. Mais peu à peu, un livre à la fois, c’est toute la problématique sociale et politique de l’Algérie qui est venue s’écrire en filigrane des enquêtes du beau commissaire.

En conflit ouvert

Cette fois-ci, tout semble s’articuler autour de la présence de plus en plus imposante des Chinois en Algérie. Venus construire des « complexes d’habitation » en banlieue de la ville, ils vivent en communauté serrée et Fadil est appelé en grande urgence lorsqu’on en trouve un, mort, le crâne fracassé… et le pantalon sur les chevilles. L’affaire est délicate. Et lorsqu’on découvre deux autres travailleurs chinois assassinés, scalpés cette fois, elle devient prioritaire. Surtout au moment où l’agitation sociale est palpable à Oran.

En fouillant dans une sorte de dépotoir à l’extérieur de la ville, le commissaire découvre un lien entre ces meurtres et un réseau d’enlèvements d’enfants : il soupçonne tout de suite une affaire de travail forcé et d’esclavage sexuel. Mais il ne pourra guère s’en occuper puisque sa compagne, Fatou, est enlevée à son tour et menacée d’expulsion. Fadil se retrouve tout à coup, à l’orée du désert bien loin d’Oran, en conflit ouvert avec les militaires… On ne vous en dira pas plus, sauf que les Chinois joueront un rôle de moins en moins important à mesure que la révolte s’amplifiera dans la populace.

Un regard dur

Le regard que porte Ahmed Tiab sur son pays d’origine est extrêmement dur : un cancer ronge l’Algérie alors que la caste militaire ne se cache plus pour affirmer son pouvoir discrétionnaire et ses privilèges. L’échec prend toutes les formes : l’économie est en rade, les gens meurent de faim, le pays est dirigé par un fantôme. Ce triste constat n’empêche pourtant pas les militaires de garder la mainmise sur tout ; ils n’ont pour cela qu’à brandir l’extrémisme islamiste et continuer à tout se permettre. Dégoûté, Fadil sent que le torchon brûle et qu’il doit impérativement dire adieu à Oran.

L’écriture d’Ahmed Tiab est ici plus factuelle, analytique presque, et moins « séduisante » que dans ses premières histoires : à l’image de ce que vit le commissaire Fadil, la ville est moins langoureuse, plus « crade », plus explosive. Mais le récit porte : on y sent bien le poids des tensions sociales qui déchirent l’Algérie et menacent de tout faire éclater encore une fois. Retrouvera-t-on un jour Kémal Fadil ?

Adieu Oran

★★★

Ahmed Tiab, Éditions de l’Aube, collection « Noire », La Tour-d’Aigues, 2019, 248 pages