«Le yiddish à l’usage des pirates»: oiseau rare

Gary Barwin est à la fois poète, romancier, musicien et artiste multimédia.
Photo: George Qua-Enoo Gary Barwin est à la fois poète, romancier, musicien et artiste multimédia.

Livre qui détonne et qui déplume, le premier roman du Canadien anglais Gary Barwin ne ressemble à rien — en tout cas à rien de banal. Un roman picaresque qui mélange fantastique et sagesse talmudique, c’est surtout un feu roulant qui explore, mine de rien, les thèmes du conflit et de l’identité.

Le yiddish à l’usage des pirates est surtout un livre plein d’humour — et d’humour juif, lequel n’est pas le moindre —, finaliste en 2016 au Scotiabank Giller Prize et au Prix littéraire du Gouverneur général. « De quoi ça parle ? De pirates. De perroquets. De Juifs. De joyaux. De l’Inquisition. De gefilte fish. D’or. D’une fille. »

Un perroquet polyglotte

Né en 1964 à Belfast, en Irlande du Nord, Gary Barwin est à la fois poète, romancier, musicien et artiste multimédia. Un éclectisme qui se fait sentir à chacune des pages de ce roman dont le narrateur, Aaron, est… un perroquet polyglotte de 500 ans. Un passager clandestin juché sur l’épaule du jeune héros, compagnon et témoin de (presque) tous les instants, qui n’a surtout pas la langue dans sa poche — pour notre plus grand bonheur.

À la fin du XVe siècle, Moshé, un adolescent juif de 14 ans, tourne le dos à son shtetl et se joint à l’équipage d’un certain Christophe Colomb. Mais pas sans avoir laissé à ses parents une lettre d’adieux : « Si le monde est un livre, je dois le lire en entier. » Et s’il ne maîtrisait que sa langue maternelle, le yiddish, Moshé « possédait le langage universel du hochement de tête et du hmm hmm. »

Vont défiler Lisbonne, Séville, Grenade. Dans l’Espagne de l’Inquisition, où il suffisait d’être juif ou de lire des livres pour être persécuté, Moshé va faire la rencontre de Sarah, jeune Juive pour qui son coeur va s’emballer.

Alors que les Juifs (et les livres) sont brûlés en public ou expulsés par milliers du pays, Moshé, devenu Miguel, est fait prisonnier, s’évade, cherche Sarah, est repris, voyage à travers le monde connu et inconnu, perd de vue son perroquet, avant de le retrouver et de s’embarquer à nouveau avec Christophe Colomb, cette fois pour le Nouveau Monde à bord de la Santa María.

Vivacité et intelligence

Plus tard, il sera pirate dans les Caraïbes — belle occasion de prendre sa revanche sur les Espagnols —, avant de se lancer sur les traces d’une improbable fontaine de jouvence et d’un trésor inestimable.

Un roman qu’il est difficile et peut-être accessoire de résumer. Comme nous le dit le narrateur psittacidé, « marbeh dvorim, marbeh shtus, plus il y a de mots, plus il y a de sottises. Je dois donc affûter ma langue, être une sorte de mohel circonciseur et raccourcir ce qui dépasse. »

Et tout cela, fort heureusement, nous est rendu dans une traduction au scalpel de Lori Saint-Martin et Paul Gagné, un petit tour de force qui parvient à rendre une grande partie de la richesse et de l’exubérance langagières du roman de Barwin — jeux de mots, blagues, expressions en yiddish.

Un réjouissant exercice de vivacité et d’intelligence. Deux qualités qui vont très bien ensemble. Et comme nous le rappelle le perroquet, « On ne peut pas avoir a pish on a forts — impossible de pisser sans péter. »

Le yiddish à l’usage des pirates

★★★ 1/2

Gary Barwin, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, Montréal, 2019, 424 pages