«Le sais-tu que personne ne t’aime?»: se regarder se regarder

Le Vancouvérois Daniel Zomparelli propose une réflexion sur la nature réelle de la liberté.
Photo: Luke Fontana Le Vancouvérois Daniel Zomparelli propose une réflexion sur la nature réelle de la liberté.

Presque tout le discours que tient Le sais-tu que personne ne t’aime ? sur notre époque se trouve contenu dans ce bref passage d’une nouvelle intitulée « J’adore la tarte » (avoir le sens du titre).

Les pieds dans le sable, deux amants observent le lointain. « Il sort son téléphone pour prendre une photo du coucher de soleil. Je sors mon téléphone aussi. Il prend un cliché du coucher de soleil, et je prends un cliché de lui qui photographie le coucher de soleil. »

Piégés par la solitude

Satire douce d’une génération qui n’aime rien de plus que de se regarder se regarder, et qui ne saurait plus s’extraire du miroir de la technologie, le premier ouvrage de fiction et premier livre traduit en français de Daniel Zomparelli n’a pourtant rien d’une simple condamnation de l’impact délétère des réseaux sociaux sur les affaires de cœur du jeune gai branché (auquel cas le recueil aurait fini au bac de recyclage).

C’est plutôt une réflexion sur la nature réelle de la liberté qu’élabore le Vancouvérois en examinant à la loupe la vie sentimentale catastrophique d’une ribambelle d’homosexuels piégés par leur solitude, et qui ne savent plus très bien si l’accès facile au plaisir que leur permet leur téléphone intelligent les a simplement affranchis des aléas de la drague ou s’il les a plutôt enchaînés à une conception de la bonne vie indissociable de la recherche interrompue du prochain frisson.

Ces personnages en apparence revenus de tout refusent le conformisme du couple stable, sans pour autant renoncer à l’amour.

« On dirait qu’on passe notre vie à briser le cœur des autres », annonce l’un d’entre eux, un fatalisme qu’épinglait parfaitement le titre d’origine du recueil, Everything Is Awful and You’re Terrible Person (Tout est atroce et tu es une personne horrible), à entendre non pas comme un diagnostic tragique, mais comme une observation froide et banale au sujet d’un monde face auquel il serait plus prudent de présumer du pire.

Dans un café, Kevin reçoit un compliment d’un inconnu concernant ses vêtements (« Belles shorts, bro ! ») et ruminera pendant des jours les raisons ayant poussé ce quidam à se moquer de lui, alors qu’il ne se moquait pas du tout de lui.

Jacob a cruellement déposé sur YouTube une vidéo dans laquelle il rompt avec son chum, parce que son agente lui a promis qu’un succès viral pourrait propulser sa carrière.

Rêves étranges

Et l’espoir dans tout ça ? Il ne se manifestera que par touches homéopathiques, dans les marges de l’imaginaire et du sommeil, quand Daniel rencontrera l’homme de sa vie à travers une série de rêves étranges (« Garçon de rêve »).

Les nouvelles de Le sais-tu que personne ne t’aime ? ne brillent donc pas forcément par l’originalité de leur commentaire (déjà usé) sur l’incommunicabilité que générerait ironiquement l’hyperconnectivité.

Mais il y a dans cet examen à la fois amusé et mélancolique, caustique et généreux, de relations mortes avant même d’être nées, la célébration implicite d’une vie qui, peut-être, nous attend ailleurs, loin des écrans.

Extrait de «Le sais-tu que personne ne t’aime?»

« Je me suis toujours imaginé qu’en mentant, on créait un autre monde où le mensonge était vrai. Chaque fois que je mens, il y a une version de moi qui continue d’être ou de faire ce que j’ai dit. […] Chaque mensonge brise le monde en petits fragments, qui deviennent de nouvelles histoires, qui se brisent et qui deviennent de nouvelles histoires jusqu’à ce qu’il ne reste plus que de minuscules morceaux. Rien à quoi s’accrocher. »

Le sais-tu que personne ne t’aime?

★★★

Daniel Zomparelli, traduit de l’anglais par Laurence Gough, Marchand de feuilles, Montréal, 2019, 280 pages