«Kid»: l’enfant oublié

Les personnages et les décors nous apparaissent de manière diffuse, perceptibles, mais légèrement brouillés, comme derrière un voile.
Photo: Québec Amérique Les personnages et les décors nous apparaissent de manière diffuse, perceptibles, mais légèrement brouillés, comme derrière un voile.

C’est en fouillant dans les petites annonces qu’Ernest trouve l’enfant. Un petit qu’il transporte chez lui dans une boîte d’oranges et qu’il installe rapidement devant la fenêtre du salon. Puis, un jour, dans un désir de trouver l’amour, l’homme quitte l’appartement et demande à Myra de s’occuper des plantes. C’est là qu’elle découvre ce petit, laissé à lui-même, affaibli, portant un cerne vert autour de la cheville droite.

Si l’art de parler avec sensibilité et réalisme de l’humanité, de ses angoisses et de ses désirs est inhérent à la plume d’Amélie Dumoulin, avec Kid, l’auteure de Fé M Fé aborde de façon métaphorique et percutante l’horreur de la maltraitance.

Comparé à une plante verte, le bambin passe ses journées seul les pieds dans l’eau, se courbant sous les rayons du soleil. L’homme ira jusqu’à l’abandonner, décidant de ne plus revenir et de tout vendre, y compris lui, le petit.

Un chemin délicat

Dumoulin s’aventure ici avec autant d’aplomb que de finesse sur un chemin délicat et encore peu exploré en jeunesse. Grâce à la plume poétique et pleine de bienveillance, le sort douloureux du petit est palpable tout autant que l’amour de Myra pour cet être fragile et sans défense.

Et c’est là toute la force de l’écriture de Dumoulin. Grâce à l’angle emprunté, à sa façon de raconter tout en douceur et en candeur, elle évite le ton mélodramatique sans pour autant nous éloigner de cette réalité inconcevable, pourtant si réelle.

Le trait atmosphérique d’Émilie Leduc ajoute à cet effet de distanciation établi dans le texte. Les personnages et les décors nous apparaissent ainsi de manière diffuse, perceptibles, mais légèrement brouillés, comme derrière un voile.

La part lumineuse de ce récit trouve écho bien sûr dans l’humanité de cette Myra, mais aussi dans ces quelques pages dont les illustrations brillent dans le noir. Comme une lueur d’espoir au milieu de ce drame social. Fameux.

Extrait de «Kid»

« Être une plante est relativement facile, même si, vraiment, l’idéal serait d’être une plante pour de vrai. L’enfant n’est pas une plante, mais avec son don remarquable, il pouvait prendre des poses de plantes très convaincantes. Il passait de longues journées devant la fenêtre, debout sur la commode, les bras en l’air, un pied dans une assiette pleine d’eau, l’autre levé vers le plafond. À midi, le soleil passait directement entre ses orteils ouverts, et ça le faisait sourire de l’intérieur, au fond du ventre. Quand Ernest n’était pas là, l’enfant quittait quelquefois sa commode. Il se prenait une immense assiette de biscuits et allumait la télé. C’est là qu’il découvrait des tonnes de choses : les produits miracles pour faire pousser les cheveux, les cocktails tendance, les rôtisseuses qui rôtissent les rôtis toutes seules, mais il a aussi appris des choses plus complexes comme l’amour — quand Marcello renonce à l’empire familial pour vivre aux côtés de l’ingénue Paméla. »

Kid

★★★★

Amélie Dumoulin et Émilie Leduc, Québec Amérique, Montréal, 2019, 40 pages