«La pensée écologique»: voir plus loin que le présent

Timothy Morton propose une pensée globalisante, aussi rafraîchissante que radicale, pour entrevoir, peut-être, l’après-capitalisme.
Photo: Greg Doherty Agence France-Presse Timothy Morton propose une pensée globalisante, aussi rafraîchissante que radicale, pour entrevoir, peut-être, l’après-capitalisme.

« La fin du monde a déjà eu lieu », voilà ce qu’affirme Timothy Morton, ajoutant que la vision apocalyptique qui confine notre horizon à un grand désastre est improductive, et les solutions « vertes » qu’on nous présente, insuffisantes. Rien n’est joué, et dans son plus récent essai, La pensée écologique, Morton nous propose une pensée globalisante, aussi rafraîchissante que radicale, pour entrevoir, peut-être, l’après-capitalisme : « Aujourd’hui n’est pasla fin de l’Histoire. Nous en sommesau début. La pensée écologique pense prospectif. »

Pour s’ouvrir aux réflexions du philosophe, il faut d’abord se défaire de certains schémas qui conditionnent notre pensée. Il faut, dit-il, « dé-penser ». L’urgence climatique actuelle ne doit pas nous empêcher de préparer l’avenir, de réfléchir à de nouveaux systèmes et d’élargir notre perception du monde : « De même que les radicalismes politiques cherchent à créer de nouvelles formes de collectivités en raison du dérèglement climatique, il faut qu’il y ait un radicalisme théorique rigoureux et implacable qui dévoile à notre esprit l’endroit où nous sommes, le fait que nous sommes ici. »

Un des principes à la base de sa proposition est celui du « maillage » — ou d’interconnectivité —, qui consiste en la reconnaissance d’une interdépendance entre les vivants, humains et non-humains. Revoir la supériorité de l’être humain est fondamental : « Notre intelligence diffère grandement des autres intelligences terrestres, quantitativement mais peut-être pas qualitativement. » La démocratie du futur devrait inclure ces autres intelligences terrestres, écrit-il.

Certaines de ses propositions invitent à des pas de géant et semblent s’adresser aux générations futures. Néanmoins, il convoque le présent avec lucidité et installe, au moins, un germe dans notre esprit : « L’horizon ultime de l’écologie se situe au-delà du capitalisme, même si le capitalisme connaîtra assurément une phase verte. »

Timothy Morton voit grand et il est impossible de rendre justice à l’étendue de son travail dans ces quelques lignes. Il faut du temps pour assimiler les enjeux que posent les hyperobjets — auxquels il a consacré un ouvrage complet en 2013 — et la familière étrangeté, empruntée à Freud mais poussée plus loin. Et il faudra encore du temps, prévient-il, pour faire le deuil de cette Nature sauvage, qui constitue « la perte d’un fantasme et non d’une réalité ».

Très touffu, parfois déstabilisant, l’ouvrage nous laisse sur plusieurs questions. Mais l’auteur travaille avec pédagogie et livre une pensée accessible, stimulante. De Charles Darwin à Blade Runner, de Frankenstein à Emmanuel Levinas, La pensée écologique nous invite sur les chemins de demain, tout en nous rappelant à l’essentiel : « Si nous avons un avenir, c’est que nous aurons décidé de prendre soin de tous les êtres sensibles. »

Extrait de «La pensée écologique»

« Penser écologique a à voir avec l’art, la philosophie, la littérature, la musique et la culture. Penser écologique a autant à voir avec la pratique actuelle des sciences humaines qu’avec les sciences dures, de même qu’avec les usines, les transports, l’architecture et l’économie. L’écologie inclut toutes les voies imaginables du vivre ensemble. Au fond, l’écologie parle de coexistence. L’existence est toujours coexistence. »

La pensée écologique

★★★★

Timothy Morton, traduit de l’anglais par Cécile Wajsbrot, Zulma essais, Paris, 2019, 272 pages