«Dans le faisceau des vivants»: en mémoire d’Aharon Appelfeld

Le livre «Dans le faisceau des vivants» déclenche l’irrésistible envie de découvrir ou de redécouvrir Aharon Appelfeld.
Photo: Philippe Merle Agence France-Presse Le livre «Dans le faisceau des vivants» déclenche l’irrésistible envie de découvrir ou de redécouvrir Aharon Appelfeld.

Depuis plus de 15 ans, Valérie Zenatti ouvre les portes de l’univers d’Aharon Appelfeld, grand écrivain israélien hanté par la Shoah et auteur d’une vingtaine de livres, aux lecteurs francophones. Dans ses traductions, le récit ne constitue que la pointe de l’iceberg. D’Histoire d’une vie à Des jours d’une stupéfiante clarté, elle transmet avec une sensibilité symbiotique la vérité, l’amour, l’esprit, les doutes et les silences d’un homme qui se méfiait des mots, de leur abus, de leur traîtrise.

Leur rencontre s’est produite dès les premières pages du roman Le temps des prodiges. Valérie Zenatti est alors happée par la puissance et la limpidité de la langue, « le mystère qui palpitait sous chaque page », la voix, capable à la fois de faire rayonner l’espoir et de soulever l’abîme. À partir de ce moment, elle sait. Elle doit traduire Aharon Appelfeld.

En rencontrant l’homme qui allait bientôt devenir un mentor et un grand ami, elle retrouve cette pureté du verbe, cette réflexion continue sur la création littéraire, cette sensibilité surhumaine.

C’est tout cela et encore plus que l’écrivaine française parvient à restituer dans Le faisceau des vivants, sublime oraison funèbre en mémoire de l’écrivain, mais surtout en mémoire de la puissance de la voix qu’il a à jamais déposée en elle.

Le récit, divisé en deux parties, raconte leurs premières rencontres, leur harmonie, l’abysse laissé par son départ soudain. Pour le retrouver, elle dissèque les indices de son existence, convoque ses personnages, véhicules de sa pensée, emprunte ses routes jusqu’à Czernowitz, en Ukraine, sa ville natale.

Dans un habile entrelacement, Valérie Zenatti illustre sa détresse et sa guérison à travers des paroles et des extraits des œuvres les plus marquantes de l’auteur, évoquant par le fait même l’immuabilité de la littérature, ainsi que l’adéquation qu’elle crée inévitablement entre la vie et la mort.

« Les tremblements n’ont pas cessé, qu’est-ce qui s’agite en moi, cherche à se frayer un passage pour se déployer ? Ma chérie, trouve l’image juste pour exprimer ce que tu ressens, c’est une satisfaction lorsqu’on y arrive. La journée n’est pas totalement perdue. »

La langue, parcimonieuse, d’une lenteur chargée d’émotions qui rappelle la complainte, laisse toute la place aux silences si chers à Appelfeld et fait honneur à son entêtement à choisir le mot juste qui lui permettrait de saisir les éclats de son enfance, de ses peines, de ses amours.

Bien que Dans le faisceau des vivants déclenche l’irrésistible envie de découvrir ou de redécouvrir Appelfeld, de connaître intimement son âme et son histoire, il contient avant tout la lueur indéfectible et universelle d’une amitié dont le deuil, difficile à envisager, interrompt pour un instant le souffle de la vie.

Extrait de «Dans le faisceau des vivants»

« Ce silence, comme un abri vital, seul lieu possible pour celui qui est blessé, il a su un jour que c’était lui qu’il voulait habiter, il ne voulait pas lutter contre ce qui le traversait, il lui fallait tendre l’oreille à ce qu’avait emmagasiné le petit garçon né à Czernowitz qui avait entendu le cri de sa mère assassinée par les nazis, et la résonance de la Catastrophe était si grande qu’il lui fallait bien quarante-cinq livres et une vie vouée à ce silence pour lui permettre d’être avec les siens, avec lui-même, pour chercher en lui le monde englouti, lui donner présence, forme, visage, voix, vie, et je sens trembler dans mon corps l’écho de cette nécessité… » 

Dans le faisceau des vivants

★★★★

Valérie Zenatti, Éditions de l’Olivier, Paris, 2019, 160 pages



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