L’offre d’audiolivres, en coût comme en qualité, est très inégale

Il ne faut que quelques secondes pour qu’une lecture à voix haute séduise ou provoque un quasi-choc anaphylactique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Il ne faut que quelques secondes pour qu’une lecture à voix haute séduise ou provoque un quasi-choc anaphylactique.

Croisement entre les baladodiffusions et les livres-disques (« au son de la fée Clochette, tournez la page… »), l’audiolivre connaît une grande croissance. L’industrie québécoise entend se lancer dans ce bouquin qu’on télécharge pour l’écouter sur son cellulaire en métro, en joggant, en lavant la vaisselle. Dernier texte d’une série de trois.

Les audiolivres sont la tendance du moment en édition. Offerts un peu partout, ici gratuitement, là à prix fort, ils ne sont pas tous égaux face au consommateur. En qualité non plus : suffit de butiner quelques instants entre les extraits proposés par ICI Première, Vues et Voix ou la compagnie d’Amazon Audible pour voir qu’il y a du pire, du moyen, de l’excellent. Qu’ils se situent dans un « décor sonore » (ICI Première ou Alexandre Stanké éditeur), se livrent a capella de bouches d’amateurs, de comédiens maîtres conteurs ou mauvais narrateurs, les mérites varient énormément. Il ne faut que quelques secondes pour qu’une lecture à voix haute séduise ou provoque, selon les goûts et esthétiques, un quasi-choc anaphylactique.

Des exemples ? Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, lue par Marie-Pierre Beauséjour sur Audible, tient du répondeur automatique plus que du fleuron littéraire. Sophie Faucher qui lit en public des contes pour tout-petits sur ICI Première provoque des « oui ! » et des rires du public cible et de ses parents. Le Français Bernard Giraudeau, très vieille école, est charmant lisant Harry Potter, aussi sur Audible. Et l’affluence du catalogue anglais donne accès à quelques morceaux d’anthologie portés par de grands acteurs : Claire Danes lisant The Handmaid’s Tale fait ressortir sobrement rythmes et sons du texte d’Atwood et apporte une dimension musicale qui échappe à la lecture traditionnelle. Benedict Cumberbatch narrant Casanova fait littéralement fondre.

Écoutez un extrait en anglais de The Handmaid's Tale (écrit par Margaret Atwood, narré par Claire Danes)

 

Comédiens de voix

« Le défi pour un acteur [qui lit un livre], c’est qu’il doit mettre davantage en avant son côté conteur plutôt que comédien », croit Émilie Bibeau, qui a la réputation d’être une excellente « machine » de lecture, c’est-à-dire de pouvoir lire plus longtemps que la moyenne des pros sans perdre de sensibilité. Celle qui a enregistré une demi-douzaine de bouquins québécois, du conte au roman, estime que la spécificité de ce travail est « de plonger dans le récit en laissant aussi de la place pour l’auditeur. Si tout est trop marqué, trop tracé, ça laisse moins de place à l’imaginaire de celui qui écoute. Si on n’en fait pas assez, que c’est monocorde, l’auditeur n’entre pas dans la bulle de l’univers de l’auteur. Il faut trouver le bon dosage : bien suggérer, sans être accaparant vocalement. Y mettre toute son âme, mais avec une pudeur, en quelque sorte. »

Habitué de la radio, Michel Keable a lu à haute voix, pour sa part, davantage de documentaires ou de livres de développement personnel. Il nomme, comme Émilie Bibeau, la très (trop ?) grande rapidité du travail, qui se fait pour certains studios sans préparation aucune, en lecture à première vue. Un travail où la difficulté tient, pour lui, essentiellement à trouver le bon rythme, le bon débit.

[Nos] résultats indiquent que l’écoute d’histoires provoque un plus grand processus cognitif et émotif que de regarder des vidéos

Le débit, c’est un des éléments que le collègue au Devoir François Lévesque, consommateur régulier d’audiolivres, nomme dans ses critères de sélection d’une voix. « Le ton et le débit. Ensuite, que ce soit un homme, une femme, une voix chaude ou métallique, peu m’importe », indique celui qui télécharge ses enregistrements du domaine public et gratuitement des vétustes sites Librivox.org ou Litteratureaudio.com, où ce ne sont que bénévoles qui lisent. Allergique aux narrations « jouées », le critique de cinéma cherche plutôt des approches recto tono qui lui laissent la charge de l’interprétation telle qu’il l’aurait lisant un livre papier.

 

Écoutez un extrait de La frousse autour du monde (écrit par Bruno Blanchet, narré par Bruno Blanchet)

 

Cette interprétation laissée lors de l’écoute, Daniel C. Richardson, du Département de psychologie expérimentale de l’Université College London, l’a comparée au visionnage dans Measuring Narrative Engagement : The Heart Tells the Story. Les participants à sa recherche — qui ont entendu ou vu des scènes tirées d’oeuvres de Jane Austen, Dan Brown ou Conan Doyle — indiquaient se sentir plus engagés quand ils regardaient. Mais leurs signaux physiologiques les dédisaient. Le pouls, l’activité ectodermique et la température sont davantage stimulés par l’écoute, lit-on. « Ces résultats indiquent que l’écoute d’histoires provoque un plus grand processus cognitif et émotif que de regarder des vidéos. » Et ces plus grands efforts que demande l’écoute en font un processus plus actif que le visionnage.

Le défi pour un acteur [qui lit un livre], c’est qu’il doit mettre davantage en avant son côté conteur plutôt que comédien

Coûts et qualités

Se trouvent aussi des contre-exemples de narration étonnants. « Les auditeurs aiment beaucoup quand les auteurs lisent eux-mêmes, même s’ils sont souvent loin d’être de bons conteurs », nomme Marc Britan, directeur du développement de Vues et Voix, producteur le plus expérimenté d’audiolivres au Québec. « C’est une plus-value qui compense le manque de technique. Prenez Louise Tremblay d’Essiambre, par exemple », qui met sa voix pas pro du tout sur ses séries historiques, et dont les audiolivres ont beaucoup de succès.

Les auditeurs aiment beaucoup quand les auteurs lisent eux-mêmes, même s’ils sont souvent loin d’être de bons conteurs

 

Monsieur Britan représentera son organisme au Salon du livre de Paris la semaine prochaine, espérant ramener des contrats de production. Car les enregistrements coûtent beaucoup plus cher en France qu’ici — de 10 à 15 000 euros contre quelque 3000 $, affirme le directeur. Tout est plus chérant : les studios, le travail des techniciens, celui des comédiens — des ententes avec la Comédie-Française produisent de superbes narrations et font exploser la caisse — et la présence d’un directeur artistique/metteur en scène. Un rôle qui n’est ici la norme que chez ICI Première, selon les informations recueillies par Le Devoir. Si M. Britan estime que ce rôle n’est pas nécessaire dans la production d’audiolivres, Émilie Bibeau et Michel Keable voient les choses autrement. Et les résultats, dans les nombreux extraits écoutés pour la préparation de cet article, semblent de meilleure qualité dans les productions faites par de plus grandes équipes.

Revient ainsi la question de la rentabilité. Dans ce domaine où les auditeurs cherchent la gratuité ou le moindre coût, où les frais de production sont élevés, où ailleurs dans le monde, des bénévoles amateurs sont prêts à se livrer à des 8 à 20 heures d’enregistrement pour la beauté du geste, l’audiolivre québécois a-t-il une chance ? Si non, le Québec tournera-t-il ses oreilles vers les très accessibles et très nombreuses narrations en anglais ? La réponse viendra dans quelques années.